L’IA : nouvelle Renaissance ou promesse d’Âge sombre ? 

Mise à jour le 27/August/2026

L’un est romancier, scrutateur méticuleux de nos mœurs et de nos vertiges, salué par les prix comme par les lecteurs. L’autre est entrepreneur, data scientist passé par la Silicon Valley, cofondateur d’Alan et de Mistral AI, deux des plus belles réussites françaises de la décennie. L’intellectuel et l’entrepreneur : deux mondes qui ne se parlent plus guère en France, où s’entretient entre eux un fossé que rien ne justifie, chacun tenant l’autre pour, respectivement, un bavard et un barbare.

Civilisation est née aussi pour cela : les faire dialoguer. Abel Quentin, en l’espèce, voit dans l’intelligence artificielle générative une rupture anthropologique, une humanité qui délègue jusqu’à sa faculté de penser ; Charles Gorintin l’interprète, lui, comme une grande promesse de liberté et de puissance, à condition de s’en saisir plutôt que de la fuir.

Nous les avons réunis pour un échange sans ménagement sur les nombreux enjeux, du savoir à la nature en passant par la souveraineté, de cette technologie aussi stimulante qu’inquiétante… Avec, en toile de fond, une question qui commande toutes les autres : que devient la liberté lorsque la machine se met à penser pour nous ? Autrement dit, non pas que peut faire la machine, mais que doit-elle faire ?   

CIVILISATION : Charles Gorintin, commençons par vous, puisque vous avez fait de l’IA un métier avant d’en faire une cause. Qui êtes-vous ?

Charles Gorintin : Un ingénieur humaniste, si l’on me passe l’expression. J’ai étudié aux Ponts, puis à l’École normale supérieure, à Paris, avant de travailler dans la Silicon Valley, où j’ai été analyste de données pour Facebook, Instagram et Twitter. Je suis rentré en France en 2016, non pour commenter le monde mais pour en construire un morceau : Alan, une entreprise d’assurance de santé qui s’appuie sur l’IA pour changer la façon dont les gens accèdent aux soins. Je suis par ailleurs cofondateur, non opérationnel, de Mistral AI. Je le dis d’emblée, car on me reprochera d’être juge et partie. Je préfère l’être ouvertement.

Et vous, Abel Quentin, avocat devenu romancier, vous avez publié au printemps un essai, Sanctuaires, qui rompt avec votre genre habituel, la fiction. Qu’est-ce qui pousse un écrivain à refermer le roman pour, via un pamphlet, sonner l’alarme ?

Abel Quentin : L’emprise technologique m’obsède depuis mes deux premiers livres. Quand j’ai réalisé que l’IA s’invitait massivement en littérature, cela m’a presque empêché d’écrire : j’ai interrompu un roman en cours pour me jeter dans cet essai. Une précision, pourtant, car elle commande tout le reste : quand je parle de « régression civilisationnelle », comme je le fais dans mon ouvrage, je parle de l’IA générative, non de l’IA en général. Certaines de ses formes accomplissent des prodiges, en médecine notamment. On entretient d’ailleurs à dessein la confusion, en présentant « l’IA » comme un bloc indivisible : c’est un choix politique, qui dissuade le citoyen de faire la part des choses et réserve le débat aux spécialistes. 

Je récuse cette confiscation : ce débat appartient à n’importe quel citoyen. Car automatiser le langage n’a rien à voir avec automatiser le geste : le langage vient modifier nos structures mentales, nos opinions, jusqu’à notre capacité même de critiquer cette automatisation. C’est un jalon civilisationnel, et c’est cette déprise cognitive qui m’inquiète, pas la prouesse technique.

Charles Gorintin : Quand je vous entends, je me dis que les philosophes des Lumières seraient stupéfaits qu’on veuille limiter l’accès au savoir ! L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert a essuyé, en son temps, à peu près les mêmes critiques : il serait dangereux de fournir le savoir à tous sous une forme aussi compacte. Personne, aujourd’hui, n’oserait en réclamer l’interdiction.

Abel Quentin : Si Diderot revenait, c’est devant vous qu’il serait perplexe : devant l’idée d’une liberté qui menace la capacité même d’exercer son libre arbitre. Demander s’il est bon pour l’humanité que chacun dispose d’un accès illimité, en continu, à la demande, c’est agiter un chiffon rouge. Personne n’ose poser cette question ; je la pose.

Si Diderot revenait, c’est devant vous qu’il serait perplexe : devant l’idée d’une liberté qui menace la capacité même d’exercer son libre arbitre. 

Charles Gorintin : Vous parlez de chiffon rouge. Le mot m’évoque ces lois du XIXe siècle qui imposaient qu’un homme précédât à pied tout véhicule à moteur en agitant un drapeau rouge, pour avertir de l’arrivée de l’engin [NDLR : Red Flag Act de 1865 au Royaume-Uni]. J’ai le sentiment que vous nous proposez le drapeau rouge de l’IA. Au fond, votre raisonnement est conservateur.

Abel Quentin : C’est exactement l’inverse. Il n’existe aucun continuum entre l’Encyclopédie et l’IA générative, et croire le contraire trahit une étrange fétichisation du savoir. Le savoir n’est pas un stock que l’on accumule : il n’a de prix que mobilisé par une intelligence. Le savoir des Lumières était un savoir approprié ; ce qu’on nous propose est une externalisation du savoir. Une bibliothèque que personne ne lit n’a jamais éclairé personne.

Vous semblez employer le mot « conservateur » comme une injure. Cette revue, soit dit en passant, le porte sans rougir. Conserver le libre arbitre, n’est-ce pas le plus exigeant des programmes de liberté ?

Charles Gorintin : Conserver une faculté, oui. Conserver un état du monde, jamais. Je me bats pour que l’homme garde la main, pas pour qu’il reste à l’arrêt pendant que d’autres avancent.

Abel Quentin : Préserver les conditions d’un jugement libre n’est pas de la nostalgie : c’est la condition pour qu’il reste encore quelqu’un, demain, pour défendre les intérêts de l’espèce humaine.

Risquons une hypothèse à rebours de la vôtre, Abel Quentin. Le web horizontal a enfanté la post-vérité : chacun sa tribune, chacun ses faits, les platistes ont pignon sur rue. Une IA héritière de l’Encyclopédie ne réintroduirait-elle pas une verticalité du savoir, une instance qui permette à nouveau de s’accorder sur le vrai ?

Abel Quentin : La verticalité suppose quelqu’un qui réponde de ce qu’il affirme. L’Encyclopédie avait des auteurs : ils signaient, et ils s’exposaient. Ici, personne ne signe et personne ne répond.

Au fond, ce que vous nous dites, Abel Quentin, c’est que la technologie ne peut pas être neutre. Qu’en pensez-vous, Charles Gorintin? 

Charles Gorintin : L’historien des techniques Melvin Kranzberg en a fait la première de ses lois : la technologie n’est ni positive, ni négative, ni neutre pour autant. Mais tirons-en la conséquence : si elle n’est pas neutre, il faut s’en emparer pour la dompter, non lui tourner le dos. C’est ce que le philosophe Gilbert Simondon appelle « l’individuation », et cela ne se fait qu’au contact de la technique elle-même. Reculer, c’est se condamner à la situation du Japon de 1853 face au commodore Perry : les canons finissent toujours par avoir raison des sabres.

Abel Quentin : L’homme libre et serein face à la machine est une fiction réconfortante. Je ne crois pas une seconde à cette « individuation » : elle nous fait sous-estimer l’emprise de la machine sur nos représentations. Car nous ne parlons pas d’un outil inerte. Nous parlons d’une technologie anthropomorphe qui nous parle, au sens littéral. C’est une rupture de civilisation, et il faut être aveugle pour ne pas la voir.

Vous dites qu’elle nous parle. Mais le péril vient-il de la machine, ou de notre penchant à lui prêter une voix, une conscience même ? Une civilisation qui saurait garder la tête froide aurait-elle quelque chose à craindre ?

Charles Gorintin : Voilà le point juste. Le danger n’est pas dans l’outil, il est dans l’usage et dans nos faiblesses.

Abel Quentin : Sauf que l’anthropomorphisme n’est pas un accident d’usage : il est inscrit dans l’objet, conçu pour nous faire oublier que nous parlons à une machine. Apprendre à une civilisation entière à garder la tête froide en permanence : c’est précisément le pari intenable.

Charles Gorintin : Donc vous plaidez pour l’interdiction.

Abel Quentin : Pas l’interdiction : la régulation. Et j’ajoute que le rationnement de l’accès nous sera de toute façon imposé par les réalités géophysiques. D’ailleurs, il existe déjà sans que personne ne trouve à y redire : les versions gratuites limitent le nombre de requêtes par heure. Demain, cela peut vouloir dire donner la priorité aux usages qui libèrent du temps de travail sur les usages récréatifs ; réserver l’utilisation de nos capacités de calcul à des projets d’intérêt général, dans la recherche médicale par exemple. Je sais que cela peut paraître liberticide. Mais le seuil d’acceptabilité sociale de ces mesures va changer dans les années qui viennent, et je préfère qu’on y réfléchisse de façon anticipée plutôt qu’au pied du mur, dans un arbitrage d’urgence. On ne peut pas éternellement brandir la compétitivité industrielle de la France comme un joker pour que mon voisin génère de petites vidéos.

Mais l’IA ne fait que cela ! Elle sait déjà pasticher le style d’un romancier. Jusqu’où ira l’IA en matière de création ? Saura-t-elle, demain, inventer ?

Abel Quentin : Avant d’y répondre, rappelons que l’IA générative est fondée sur un crime originel : le pillage de millions d’œuvres, littéraires et musicales. Des procédures judiciaires sont en cours. Et ce pillage n’est pas le seul fait des mauvais élèves et des « sauvages » américains : on ne peut pas leur opposer un Mistral français vertueux et modéré qui respecterait, lui, le droit des auteurs.

Charles Gorintin : Un pillage suppose une victime. Or le savoir est la seule chose qui ne s’épuise pas quand on la partage. Pascal n’aurait pas été Pascal s’il n’y avait pas eu avant lui toute la littérature qui l’a nourri. Ce n’est ni de la stagnation ni du pillage : c’est ce qui permet de faire émerger quelque chose en plus. Aucun artiste n’a jamais créé sans s’abreuver à ses prédécesseurs. C’est la définition même de la culture.

Abel Quentin : Cette équivalence entre l’écrivain qui s’inspire d’œuvres et la machine qui les ingère pour s’entraîner en dit long sur une pensée technicienne, fondamentalement déshumanisée, et qui a intégré la déshumanisation jusque dans sa rhétorique. Sur l’avenir créatif de l’IA, nous nageons tous dans le flou le plus complet. Un journaliste de Télérama m’expliquait récemment que la machine écrit désormais « à la manière de » Roberto Bolaño. D’aucuns trouvent ça génial, ou haussent les épaules : ne rien ressentir devant cela, aucune trace de cette humiliation que Günther Anders appelait la « honte prométhéenne », me stupéfie. Les promoteurs de l’entrée de l’IA en littérature oublient sa dimension interpersonnelle. Elle est un dialogue entre un écrivain, parfois mort, et un lecteur. Il est essentiel de savoir que les mots de l’écrivain, qu’ils soient consolateurs ou fielleux, amicaux ou inamicaux, ont été écrits par un homme ou par une femme. Sinon nous entrons dans l’ère du soupçon : un monde où l’homme n’a plus de terre ferme où poser le pied.

Le savoir est la seule chose qui ne s’épuise pas quand on la partage. Pascal n’aurait pas été Pascal s’il n’y avait pas eu avant lui toute la littérature qui l’a nourri.

Charles Gorintin : Pardonnez-moi, mais je me crois revenu en 1862, devant la « pétition des vingt-six » : Ingres et vingt-cinq confrères éminents expliquaient doctement que la photographie ne devrait jamais être considérée comme un art, puisque c’était la machine qui fabriquait l’image. Quelques années plus tard, le même académisme vitupérait les impressionnistes ; eux, Manet et consorts, s’étaient emparés de cette technologie pour la mettre au service de leur peinture. Paul Valéry, en 1928, dans La Conquête de l’ubiquité, annonçait la musique livrée à domicile comme l’eau ou l’électricité. Il y a toujours eu, dans l’art, des réactionnaires et des modernes : rien de neuf. Et cela ne préjuge en rien de la qualité des œuvres. Nous aurons d’excellents écrivains qui écriront tout à la main, et ce sera leur fierté ; d’autres, aussi excellents, s’empareront de l’outil pour créer du neuf. Je ne crois pas à une pureté de l’art d’un côté, à un art bâtard de l’autre.

Abel Quentin : La photographie de 1862, justement : ce qu’il y avait de sain dans cette polémique, c’est que les deux camps avaient identifié la nouveauté et la qualifiaient comme telle. En littérature, j’aurais du respect pour une avant-garde assumée, revendiquée, théorisée, qui pratiquerait cette littérature hybridée. Si vraiment elle ouvrait la voie d’une révolution esthétique féconde, des voix s’élèveraient pour revendiquer cette hybridation. Mais ce n’est pas ce qui se passe. L’hybridation est honteuse. Pour une raison simple : elle n’est pas féconde. Elle est un appauvrissement pur et simple, une désertion, une marginalisation de l’écrivain dans sa propre œuvre.


Charles Gorintin : Cela existe pourtant. L’historien Raphaël Doan [membre du Comité éditorial de Civilisation, NDLR] a publié un livre [NDLR : Si Rome n’avait pas chuté] conçu avec une IA, en assumant un rôle de « directeur » pour orienter et sélectionner les textes générés. La démarche est revendiquée, expliquée : c’est précisément l’hybridation dont vous parlez.

Abel Quentin : J’ajoute une question simple. Si Mistral est à l’aise avec sa démarche, pourquoi tant d’embarras lorsque des éditeurs français l’ont accusée d’avoir absorbé des centaines de milliers de livres ?

Charles Gorintin : Parce que le vrai sujet n’est pas là. Le vrai sujet, ce n’est pas d’interdire la machine pour protéger les écrivains, c’est de savoir comment la société redistribue : comment elle rémunère les auteurs, par le prix du livre ou autrement. Ma femme est romancière ; je préférerais évidemment qu’elle vive largement de sa plume. La réponse n’est pas de refuser de développer des intelligences artificielles, c’est de partager davantage.

Vous réclamez des sanctuaires, Abel Quentin. Mais un sanctuaire, c’est aussi une frontière. Qui la trace, et au nom de quoi ? N’est-ce pas imposer aux autres le périmètre de leur liberté ?

Abel Quentin : Un sanctuaire ne s’impose pas, il se choisit. Par exemple, sont des sanctuaires des maisons d’édition, des livres qui proclament : lecteur, ici tu peux te poser, ici la terre est ferme. Dans mes livres, il y a une parole, la mienne, et la part d’un dur labeur. Les sanctuaires ne sont pas des prisons, ce sont des refuges. La vraie contrainte, aujourd’hui, c’est l’ubiquité de la machine, pas la possibilité de s’y soustraire.

Albéric de Gayardon dit Abel Quentin, écrivain et avocat français

Et le vrai, dans tout cela ? La machine invente parfois des sources, cite des livres qui n’existent pas. Charles Gorintin, une « Lumière » qui hallucine éclaire-t-elle quoi que ce soit ?

Charles Gorintin : L’hallucination est un défaut d’adolescence, pas une nature. Aucun outil n’est né fiable. La réponse n’est pas de fermer la bibliothèque, c’est de réapprendre à vérifier, exactement comme on a appris à ne pas croire tout ce qui s’imprime depuis Gutenberg. Le soupçon dont parle Abel Quentin, je le retourne : c’est une hygiène, pas une malédiction.

Au-delà du savoir, il y a ce que l’on délègue. Nous confions déjà à la machine le stockage de la connaissance. Mais c’est chose autrement plus sérieuse que de lui confier notre capacité de jugement : certains vont jusqu’à lui demander ce qu’ils doivent faire de leur vie, jusqu’aux choix moraux. Ne perd-on pas là une part de soi ?

Charles Gorintin : Je vais, pour une fois, répondre par mon cas personnel. J’ai traversé un deuil. Sur les sujets de santé mentale, cette technologie peut être un allié précieux, et elle l’a été pour moi : il m’a été très précieux d’être accompagné. De pouvoir en discuter avec elle, à toute heure, dans l’épreuve, quand on se réveille d’un cauchemar et qu’on ne retrouve pas le sommeil. Cela m’a beaucoup aidé.


Abel Quentin 
: Je ne conteste pas ces consolations, et je ne me permettrais pas de juger la vôtre. Mais j’y vois, à l’échelle d’une civilisation, un grand danger : tout l’intérêt d’être un homme, c’est qu’il y a des choses qu’on doit faire soi-même.

Charles Gorintin : Tout dépend, encore, de l’usage. L’IA autorise des combinaisons que nul esprit n’aurait imaginées. Sur le plan éducatif, c’est un miracle de la connaissance, et il faut être un petit-bourgeois égoïste, incapable d’universalité, pour le nier.

Abel Quentin : C’est tout l’inverse, hélas. Prenons le numérique, par exemple. Il creuse les inégalités de façon spectaculaire. Les études le montrent : le temps d’écran des enfants des classes populaires est deux fois supérieur à celui des enfants de diplômés. Sachant ce que cela produit comme troubles de l’attention, c’est un désastre sanitaire. Avec l’IA, la cooptation, le capital culturel et l’entre-soi pèseront plus que jamais. Le « miracle » égalitaire risque fort d’être un mirage.

En revanche, reconnaissons que l’IA va nous épargner quelques tâches fastidieuses…

Abel Quentin : Je remarque surtout que personne ne réfléchit à ce que serait une société sans travail. Ni les partisans du revenu universel, ni les « rassuristes » de la « job apocalypse » ne savent l’imaginer. Or je crains l’effondrement psychologique d’une société du loisir livrée au marché de l’attention ; d’autant que c’est la même industrie qui vend les deux, l’IA et la captation de l’attention étant deux filiales de la même maison. Dans un monde où le temps de cerveau disponible est massivement investi par le marché de l’attention, la civilisation du temps libérée, pour reprendre l’expression du penseur André Gorz, est une vue de l’esprit. En outre, quand une tâche nécessaire devient superflue, il y a une perte nette : une perte d’attachement, de cet engagement qu’on mettait à l’ouvrage, un péril qu’annonçait déjà Hannah Arendt face à la perspective d’une société sans travail. 

Charles Gorintin : L’histoire connaît pourtant des sociétés qui se sont construites des occupations sans valeur économique au sens strict. Songez à la cour de Versailles : tout ce monde s’était organisé pour être fort occupé.

Le techno-solutionnisme est une gangrène mentale : il désinhibe l’effort collectif de décarbonation.

Abel Quentin : J’ai du mal à voir dans l’institutionnalisation de la flatterie, dans une société de domination et d’asservissement, un modèle bien enviable. L’exemple est mal choisi.

Charles Gorintin : Prenez-le autrement, alors : une société qui dégage un surplus peut investir dans la culture, dans l’associatif, dans tout ce qu’elle ne pourrait pas s’offrir si chacun devait réaliser un travail « économiquement utile ». Et je constate, d’expérience directe, que ces outils produisent davantage de créativité chez ceux qui s’en emparent : l’itération est immédiate, le ping-pong constant. Un gamin de huit ans crée aujourd’hui ce qui exigeait un studio il y a cinq ans à peine. Quant à l’idée que l’art exigerait le corps-à-corps avec la matière : regardez l’anamorphose du tableau de Holbein Les Ambassadeurs, réalisée à l’aide d’un instrument d’optique. L’art a toujours travaillé avec des outils.

Abel Quentin : Oui, mais quel art, quelle culture ? Une culture appauvrie, homogénéisée, desséchée. Le sens, la dignité, la joie : voilà ce qui est en jeu.

Dans votre essai, Abel Quentin, vous vous inquiétez aussi des conséquences écologiques de l’IA. Qu’en est-il vraiment ?

Abel Quentin : Commençons par l’eau. L’ONU nous dit désormais que le monde est en état de « faillite hydrique » [NDLR : rapport Global Water Bankruptcy: Living Beyond Our Hydrological Means in the Post-Crisis Era publié le 20 janvier 2026]. Et l’on voudrait déployer sans limite une technologie qui la consomme de façon pléthorique ?

Charles Gorintin  : Raison de plus pour connaître les chiffres. En France, les data centers fonctionnent pour l’essentiel en circuit fermé : l’eau n’en sort pas. En 2023, leur consommation totale, tous usages confondus et pas seulement pour l’IA, s’élevait à 681 000 mètres cubes [NDLR : source ARCEP]. Ajoutez l’eau nécessaire pour produire l’énergie qu’ils consomment : on arrive à un trois-millième du débit de la Seine, et cent fois moins que l’industrie papetière française. Quant au carbone, l’Agence internationale de l’énergie estime que l’IA remboursera au moins trois fois ce qu’elle émet, grâce aux optimisations qu’elle permettra.

Abel Quentin : Ce sont des spéculations fondées sur l’usage actuel. L’usage des IA génératives croît de façon exponentielle, sans commune mesure avec les techniques antérieures. Certains proposent déjà de renoncer à l’Accord de Paris pour « lâcher les freins » et tout miser sur l’IA : une posture de joueur de poker qui fait tapis. Le techno-solutionnisme est une gangrène mentale : il désinhibe l’effort collectif de décarbonation. À quoi bon se priver, puisque la machine sauvera tout ? On entend des discours proprement délirants, Sam Altman suggérant par exemple que la superintelligence hébergée dans ses gigantesques centres de données frôlerait la conscience… Nous filons, comme le dit le biologiste Olivier Hamant, vers un « futur obsolète » : une impasse qui se périme à mesure qu’elle s’accélère.

Charles Gorintin : Restons sur les données. Dans son hypothèse haute, l’Agence internationale de l’énergie situe la hausse de consommation des data centers dix fois en dessous de la hausse attendue dans l’agriculture ou les transports. L’usage croît, soit ; mais à performance égale, l’efficacité des modèles a été multipliée par mille en trois ans. Une requête, selon Google, c’est environ 0,3 watt-heure : une ampoule LED allumée pendant deux minutes. La France, elle, a un atout : un mix électrique décarboné, au point d’avoir exporté en 2025 quelque 92 térawattheures, plus de dix fois la consommation de tous les data centers du pays ! J’ajoute que l’IA pourrait être l’outil qui fera aboutir la fusion nucléaire : une porte de sortie de notre équation énergétique.

Votre désaccord n’est pas sur les chiffres, il est sur la courbe. L’un parie sur la sobriété de la machine, l’autre sur la gloutonnerie des hommes. 

Charles Gorintin : Chaque génération de modèles consomme moins pour faire davantage. La technique tient ses promesses d’efficacité.

Abel Quentin : Et moi, j’insiste : plus c’est efficace, plus on en use, et le gain s’évapore.

Pour autant, même si vous aviez raison, Abel Quentin, l’argument environnemental ne suffirait pas. Car un autre enjeu, de taille, doit être pris en compte, celui de la souveraineté. Peut-on tenir ensemble une régulation stricte de l’IA et le refus du double joug américain et chinois ?

Abel Quentin : S’il faut choisir entre la peste et le choléra, je préférerais que mes concitoyens utilisent Mistral plutôt que Google. Mais dire que Mistral est la seule alternative à Google est faux. On nous explique qu’il est dramatique que des influences étrangères pèsent sur notre pensée, que les données de nos entreprises dorment dans des serveurs aux États-Unis, et que la seule parade serait de développer nos propres outils. Il existe une autre option : ne pas inféoder notre destin collectif, économique, civilisationnel, éducatif, à ces technologies. Qu’on soit en désaccord avec moi, fort bien ; mais je n’accepte pas qu’on sorte cette option du débat. 

Charles Gorintin : Personne, nulle part, n’oblige quiconque à utiliser l’IA générative. Et il existe une troisième voie, que Mistral a poussée : l’open source. Posséder les paramètres de son propre modèle, pouvoir le faire tourner sur sa propre machine, le modifier, ne dépendre d’aucun acteur, qu’il soit français, américain ou chinois, pour décider de ce que la machine répond. Où est l’autoritarisme ?

Abel Quentin : Il est double. Un autoritarisme de discours, d’abord : le point Godwin du techno-solutionnisme : « de toute façon, elle est là ». Je l’ai lu sous la plume de tant de journalistes ; Xavier Niel dit exactement cela. On postule le fait accompli pour clore le débat avant qu’il ne s’ouvre. Un autoritarisme de fait, ensuite : quand l’économie et l’école sont indexées sur cette technologie, la liberté de s’en passer devient une liberté de papier. Les gens n’auront pas le choix s’ils veulent garder leur emploi ; leurs enfants pas davantage, s’ils sont dans le système éducatif.

Charles Gorintin : On disait exactement la même chose de l’ordinateur, du téléphone, du télégraphe.

Abel Quentin : Justement : cessons de regarder ces phénomènes comme des lois de la nature. L’un des grands historiens de l’économie, Joel Mokyr, rappelle que la croissance auto-entretenue n’a rien d’une loi intangible : c’est un moment historique, ouvert avec Francis Bacon à la charnière des XVIe et XVIIe siècles. Ce qui nous semble, à tort, être une loi intangible de l’histoire, peut changer. Je n’ai pas le sentiment d’être un utopiste, plutôt le contraire : la « grande accélération » a vocation à percuter les limites physiques de la planète. Le réaliste, c’est moi.

Au terme de ce débat animé, et malgré vos désaccords, que pouvons-nous, selon vous, espérer? 

Abel Quentin : Les sanctuaires ne sont pas des camps retranchés où s’enfermer ad vitam aeternam. C’est une fierté d’être humain, revendiquée comme telle. Et il y a une chose que nous pouvons faire tout de suite, que nous devons faire : marquer une hiérarchie entre la parole habitée et celle qui ne l’est que partiellement. Idéalement, il faudrait qu’un label puisse s’appuyer sur des outils techniques qui tracent ce qui vient de l’homme et ce qui vient de la machine. Que le lecteur sache qui lui parle.

Charles Gorintin : Ce qui me frappe, c’est qu’après l’art, que nous avons plusieurs fois évoqué ici, on aperçoit l’étape d’après : la religion, la métaphysique. Je suis très curieux de savoir ce que fera l’Église. Demander à une superintelligence si Dieu existe : voilà une question parfaitement immatérielle, et parfaitement passionnante.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart et Bertrand Picard