Le plan banane rouge ou la résurrection de l’industrie française

Mise à jour le 01/September/2026

Le 1er novembre 2018, Xi Jinping convoque les entrepreneurs privés au Palais du Peuple. Le moment est grave : le crédit se resserre, la bourse dévisse, et une rumeur insistante annonce finalement la « sortie de scène » du secteur privé de l’économie chinoise. Devant eux, l’héritier de Mao, dont le parti a jadis exterminé sa classe marchande, prononce une phrase depuis érigée en doctrine : les entrepreneurs privés « sont des nôtres » (自己人).

Cent neuf jours plus tard, le 18 février 2019, le Comité central et le Conseil des affaires d’État publient conjointement le plan directeur de la Grande Baie, présenté officiellement comme une stratégie nationale que Xi a « personnellement planifiée, décidée et promue ». Le document fixe des jalons datés et définit ainsi sa doctrine spatiale : « portée par des pôles, soutenue par des axes ». L’objectif affiché est de faire du delta de la Rivière des Perles une baie de premier rang mondial, sur le modèle assumé de New York, San Francisco et Tokyo.

En un hiver, Pékin a dit à ses marchands qu’ils étaient de la famille, puis leur a désigné le territoire où prospérer. Tout le secret de la dynamique chinoise tient dans cette formule : un corridor peuplé de marchands. Une formule qui devrait inspirer la France.

Nous vivons une époque de rupture fondamentale caractérisée par deux forces conjuguées : d’une part la fin de l’ordre mondial américain, qui contraint la France et l’Europe à prendre leur indépendance en main, et d’autre part la révolution de l’IA et de la robotique, qui rebat les cartes de la puissance. Face à ces bouleversements, la France possède de précieux atouts : des avantages géographiques, énergétiques et technologiques qu’elle pourrait concentrer au sein d’un corridor économique s’étendant de Marseille au Havre en passant par Grenoble, Lyon et Paris.

Ce corridor, que nous proposons d’appeler « banane rouge », a besoin pour émerger non seulement d’un État stratège, mais aussi de quelque chose que la France n’a plus depuis sept siècles : un écosystème économique avantageux qui draine de toute l’Europe une classe marchande talentueuse et ambitieuse.

C’est seulement si notre pays arrive à corriger ce manque historique qu’il pourra retrouver sa place de grande puissance.

Quand la France était le centre économique de l’Europe

Ce n’est pas un hasard si la banane bleue, ce fameux corridor qui s’étend le long du Rhin et où se concentrent l’essentiel de la population et de l’activité économique de l’Europe, se trouve exactement à la frontière de la France, mais du mauvais côté pour nous. Initialement, la banane bleue ne contourne pas la France : elle la traverse. Au Moyen Âge, le principal corridor économique de l’Europe relie déjà le nord de l’Italie, riche de ses cités-États qui commercent avec le monde musulman et byzantin, aux Flandres, qui produisent de façon proto-industrielle des draps à partir de laine anglaise. Ces deux régions échappent à la domination des seigneurs féodaux capables de taxer la classe marchande.

Quel est le chemin le plus court entre l’Italie et les Flandres ? Ce n’est pas la vallée du Rhin, mais bien la France. Le comte de Champagne, le bien nommé Henri le Libéral (1127-1181), perçoit il y a près de neuf siècles ce qui semble encore mal compris aujourd’hui par nombre d’élus : s’il fournit aux marchands un environnement favorable, sécurisé, peu taxé, alors toute la richesse viendra s’agglomérer chez lui. À sa suite, les comtes de Champagne adoptent et institutionnalisent les lettres de change, créent des tribunaux commerciaux, normalisent les taux de change, et développent les premiers systèmes de crédit interrégional. La Champagne au Moyen Âge, c’est Singapour aujourd’hui.

La Champagne au Moyen Âge, c’est Singapour aujourd’hui.

Cependant, en 1284, Philippe le Bel se marie avec Jeanne de Champagne, faisant entrer la Champagne dans le domaine royal. Fidèle à sa coutume, l’État centralisé se met à taxer les marchands de passage. Survient alors, au cœur de la guerre de Cent Ans, une quasi-guerre civile entre Armagnacs (noblesse terrienne) et Bourguignons (marchands urbains). Les Armagnacs roustent les Bourguignons, et le sort en est jeté : la France passe sous domination agraire, les marchands sont vus comme des séditieux à calmer et, comme toujours, à taxer.

L’axe historique Italie du Nord-Champagne-Flandres s’efface alors au profit d’une route précédemment secondaire, mais qui a le mérite de contourner la France et ses taxes : le Rhin. Ainsi naquit la banane bleue, qui représente aujourd’hui le cœur économique et démographique de l’Europe : environ 100 millions d’habitants et 6 800 milliards d’euros de PIB. Dans un monde parallèle où les Bourguignons l’auraient emporté, la France compterait peut-être 50 millions d’habitants de plus, et un PIB deux fois plus élevé.

Le mal français : un État qui étouffe ses marchands

La banane bleue est pour la France une cicatrice historique, le stigmate d’une faille civilisationnelle. Au-delà du tournant tragique de la guerre de Cent Ans, elle illustre un mal que mille ans de notre histoire n’ont pu guérir : l’absence d’une classe marchande – entrepreneurs, commerçants, inventeurs, ingénieurs – forte, libre, profondément enracinée et solidaire du destin du pays.

Mille ans à étouffer nos marchands

Depuis bientôt un millénaire, nous faisons très peu de cas de la richesse marchande, souvent perçue comme sale, dangereuse, séditieuse. Elle n’est bonne qu’à taxer, et si les marchands fuient ou que nous les chassons, nous n’en éprouvons pas beaucoup de remords. L’expulsion des huguenots en offre une illustration funeste : la France s’est alors amputée d’une part précieuse de sa bourgeoisie marchande, aveugle au désastre économique que cette saignée allait infliger à la nation. Si nous avons pu si longtemps mépriser les marchands sans en subir de graves conséquences, c’est que notre population était si nombreuse et notre richesse tant fondée sur le surplus agricole que nous arrivions à compenser par notre taille gargantuesque nos faiblesses commerciales. La France a longtemps été le pays le plus peuplé d’Europe : sa masse seule suffisait à contrebalancer ses erreurs.

Mais quand la richesse est passée définitivement de l’agriculture vers le commerce et l’industrie au XIXe siècle, nous nous sommes retrouvés comme nus. En 1850, notre richesse par habitant ne représentait que les deux tiers de celle de la Grande-Bretagne, alors même que notre population stagnait et que celle des Britanniques commençait à nous rattraper.

Trois miracles d’État pour couvrir le vide

Sans classe marchande dynamique, nous avons dû trouver des subterfuges et des contournements. C’est pour cela qu’à chacun de nos âges d’or, il a fallu que l’État se substitue beaucoup plus qu’ailleurs au capital des marchands qu’il faisait fuir par ses taxes élevées. Colbert crée des manufactures à partir du Trésor royal, force l’industrialisation par décret, attire artificiellement des artisans étrangers – allant même jusqu’à les enlever. Napoléon III doit inventer le capitalisme français à marche forcée : grands travaux haussmanniens, chemins de fer subventionnés, banques impériales, saint-simonisme d’État. De Gaulle doit nationaliser à grande échelle, planifier, créer des champions publics, passer par la commande militaire et nucléaire pour reconstituer un tissu productif que le marché français, laissé à lui-même, est incapable d’engendrer.

Le fait que, par trois fois, nous ayons été remis sur des rails par nos souverains a eu trois conséquences : l’ancrage du mythe de l’homme providentiel, l’oubli du nombre de fois où nous avons frôlé le désastre, la croyance que nous pouvons très bien vivre sans marchands.

Le défaut intrinsèque du modèle

Sans classe marchande forte, notre puissance industrielle n’a pu, jusqu’à aujourd’hui, que s’appuyer sur l’État. Cependant, cet arrangement historique a trois inconvénients structurels.

Le premier : dès que l’État s’affaiblit, notre tissu économique s’étiole. Quand un champion national disparaît, comme Rhône-Poulenc ou Alcatel, aucun renouvellement naturel ne se produit, faute de capitaux marchands endogènes. A nouveau, ce n’est pas un pur hasard si nos entreprises ont plus de cent ans en moyenne, là où une grande partie des géants américains et chinois sont des enfants des années 1990.

Si nous avons pu si longtemps mépriser les marchands sans en subir de graves conséquences, c’est que nous arrivions à compenser par notre taille gargantuesque nos faiblesses commerciales.

Le second : la France n’attire pas durablement le capital patient (celui qui investit à dix ou vingt ans, le seul qui finance l’industrie), les centres de décision (les sièges où se choisissent les usines de demain), ni les talents de très haut niveau. Le système français contraste absolument avec les villes de la banane bleue, qui bénéficient d’une classe marchande puissante, enracinée depuis le Moyen Âge, et exercent une véritable force d’attraction économique. En France, à l’inverse, dès que l’État retire son doigt de la balance, le capital se volatilise, les talents s’expatrient, la compétence se perd sans retour.

Le troisième : l’État doit avoir assez de puissance non seulement pour compenser l’absence d’une classe marchande locale, mais aussi pour faire vivre un tissu économique en ne pouvant compter que très marginalement sur l’attractivité de son territoire, et donc sans l’aide des capitaux et talents étrangers. Le modèle de l’État comme substitut aux marchands était beaucoup plus viable lorsque la France était un géant démographique ou quand les masses de ressources nécessaires à l’industrie étaient disponibles à l’échelle de l’État et non, comme aujourd’hui, du continent.

Une question vieille de sept siècles

Nous voici désormais face à la révolution industrielle de l’IA et de la robotique. Dans la droite ligne de l’histoire économique dont j’ai retracé les grands principes, il nous faudrait de toute urgence, faute de tradition marchande, un quatrième miracle pour ne pas être déclassés. Mais ce miracle est plus difficile encore à faire advenir que les précédents, car les besoins nécessaires pour jouer au grand jeu de la puissance dépassent désormais nos ressources directement mobilisables. Pour preuve, les géants technologiques américains prévoient d’investir dans l’IA en 2026 l’équivalent du quart du PIB français.

Nous n’avons donc plus le choix : il nous faut régler cette question vieille de sept siècles. Être capables de mobiliser sur notre territoire une classe marchande dynamique, au service des intérêts de notre nation, mais concentrant des ressources venues de toute l’Europe.

Cette tâche n’est cependant pas insurmontable et it il existe un pays qui a recréé sa classe marchande après l’avoir exterminée. Ce pays, c’est la Chine.

La théorie des corridors et le ticket de loto non encaissé de la France

Pour comprendre comment la Chine a procédé, et partant réussi à refonder sa puissance économique, il faut intégrer un concept essentiel : si le monde est structuré en États-nations, la géographie de la puissance, elle, est structurée en corridors économiques.

Ainsi, la banane bleue est un objet géo-économique très spécifique et essentiel à la puissance : un corridor. Un corridor est une zone dense qui s’étend sur un millier de kilomètres et génère une très forte densité de gens et d’industries. L’effet d’agglomération permet de constituer un écosystème résilient, productif, qui par effet de gravité attire et absorbe talents et capitaux. Le ticket d’entrée pour une envergure mondiale : dans le cas de la banane bleue, un port géant, 30 millions de personnes le long de voies fluviales, et un PIB de 2 000 milliards d’euros.

Il y a aujourd’hui neuf corridors majeurs : trois aux États-Unis (BosWash – la vaste mégalopole qui s’étend sur plus de 800 kilomètres le long de la côte nord-est des États-Unis reliant Boston à Washington D.C.–, Grands Lacs, côte californienne), trois en Chine (delta du Yangtsé, Grande Baie, Jing-Jin-Ji), un au Japon (Tokaido), un en Corée (Séoul-Busan), et un seul en Europe (banane bleue). Ils représentent un tiers de la production industrielle mondiale, trois quarts de la production industrielle de pointe, et 80 % de la R&D. Le futur de l’humanité s’écrit essentiellement dans ces neuf zones.

La banane rouge, c’est le plus gros ticket de loto non encaissé de la planète.

Or il existe en Europe un endroit idéal pour créer un nouveau corridor, celui que nous appelons la banane rouge : l’axe Marseille, Grenoble, Lyon, Paris, Le Havre. C’est le plus gros ticket de loto non encaissé de la planète. Aucune autre zone ne dispose d’autant d’avantages pour intégrer le club des corridors majeurs.

La banane rouge dispose de deux ports mondiaux (Le Havre et Marseille), de deux voies fluviales (le Rhône et la Seine) sur 900 kilomètres, de 30 millions d’habitants pour près de 1 500 milliards d’euros de PIB, de la première agglomération urbaine d’Europe, d’énormément d’espaces constructibles – héritage paradoxal de notre effondrement démographique –, d’infrastructures existantes de très grande qualité et, le long du Rhône, de centrales nucléaires à même d’alimenter l’industrie lourde, avantage unique. Le tout dans un seul pays.

Sur les neuf corridors existants, trois sont sortis de terre en trente ans par la seule force de la volonté : les trois corridors chinois. Cette stratégie peut nous inspirer.

La leçon de Deng : faire de l’exception la norme

Pour comprendre comment la Chine a réussi sa « remontada », il faut bien s’imaginer que les difficultés actuelles de la France ne sont strictement rien comparées à celles de la Chine des années 1980. Un pays où l’entreprise privée était interdite, où l’ingénieur était suspecté d’être un expert bourgeois, et où les ministres eux-mêmes considéraient que laisser un paysan vendre sa propre production relevait du délire capitaliste. Un pays qui avait le PIB par habitant du Soudan et une productivité industrielle six fois inférieure à celle de la Thaïlande.

Et pourtant, en seulement dix ans, tout a pu changer : la Chine est entrée irréversiblement, dès la fin des années 1980, sur la voie qui allait l’amener à devenir une colossale puissance industrielle.

Quel a été le secret de Deng Xiaoping, le génie à l’origine du plus grand acte d’enrichissement collectif jamais vu ? Il tient à deux idées que nous devons impérativement nous approprier. 

Première idée : les monstres administratifs sont irréformables. Il faut cesser de rêver d’un grand ménage qui permettrait de repartir sur des bases saines. Ce qui fonctionne, ce sont les exceptions dans le système existant – exceptions qui deviennent des exemples, exemples qui engendrent de nouvelles exceptions –, jusqu’à ce que le régime d’exception supplante le régime normal. Comme on le fait souvent remarquer, les deux derniers grands projets qui ont fonctionné en France, la reconstruction de Notre-Dame de Paris et les Jeux Olympiques de 2024 n’ont pu réussir que parce qu’un régime d’exception a été institué. Personne n’a dit : « Réformons toute la France pour être prêts pour les JO ! » 

Seconde idée : la culture se trouve en aval des institutions. Il faut cesser d’espérer une reprise en main préalable de tous les médias et de l’éducation nationale afin de convertir les Français au projet de domination industrielle mondiale. Les individus ajustent leurs croyances à leurs intérêts, et leurs intérêts dépendent du système d’incitation dans lequel ils évoluent. Si les institutions favorisent les rentes garanties par l’État, elles encouragent chacun à raisonner dans le cadre d’un jeu à somme nulle et à y rechercher une rente. Si les institutions récompensent la participation à la grandeur industrielle, alors la culture du pays se réoriente naturellement pour justifier moralement la poursuite de ces objectifs.

Concrètement, Deng n’attaque pas l’administration de front. Il ne déclare pas l’instauration du capitalisme. Mais il utilise son pouvoir institutionnel pour réaliser un test dans un village de pêcheurs de 30 000 habitants dont personne ne se préoccupait. Il y lance une expérimentation pendant trois ans, afin d’observer ce qu’il se passe lorsqu’on autorise l’entreprise privée, les investissements étrangers, une fiscalité allégée et des règles douanières assouplies. Non seulement le test est politiquement acceptable, mais il peut légalement se mettre en place sans que la loi nationale doive être modifiée ni les ministères conservateurs ralliés : il s’agit d’une simple expérience locale.

Ce village connaît alors une croissance de sa richesse de 60 % par an, littéralement portée par l’afflux massif de capitaux et d’entreprises étrangères que les conditions locales accommodantes attirent : Hong Kong d’abord, puis Taïwan, le Japon et les multinationales occidentales. Aujourd’hui, on le connaît dans le monde entier sous le nom de Shenzhen : 18 millions d’habitants et une production industrielle équivalente, à elle seule, à près de la moitié de celle de la France.

Si les institutions favorisent les rentes garanties par l’État, elles encouragent chacun à raisonner dans le cadre d’un jeu à somme nulle.

Une fois que Shenzhen s’enrichit, la population de toute la Chine veut s’y établir. D’autres villes et provinces réclament donc les mêmes avantages. Parallèlement, les capitaux et les entreprises étrangers, voyant les rendements exceptionnels obtenus à Shenzhen, exigent des zones similaires pour y reproduire leur stratégie d’investissement. Cela crée une pression pour démultiplier les zones à dérogation, ainsi qu’une coalition des pouvoirs locaux qui défendent l’ouverture économique et peuvent défier les communistes conservateurs. Les dominos se mettent à tomber, encouragés par le slogan de Deng, à la fois puissant et inattaquable, surtout quand les faits l’illustrent au quotidien : « S’enrichir est glorieux » (致富光荣, zhì fù guāng róng).

Aujourd’hui encore, il reste en Chine de nombreuses lois communistes au sens propre, comme celle imposant la propriété entièrement publique du foncier urbain. Mais plus personne n’y prête attention : l’exception est devenue la norme, et les pratiques de marché ont totalement vidé ces lois de leur substance.

L’exception Shenzhen n’a pas pris une ampleur mondiale par la seule force de l’État chinois. Elle a servi d’aimant à des dizaines de milliards de dollars de capitaux, d’entreprises et de talents étrangers, que les conditions locales favorables ont attirés depuis le monde entier. C’est ainsi qu’elle a été l’amorce d’un des trois corridors chinois mentionnés plus haut : la Grande Baie. L’exception Shenzhen s’est étendue à Guangzhou, s’est interconnectée à Hong Kong et Macao, si bien que le corridor rassemble désormais 87 millions d’habitants et pèse 2 000 milliards de dollars de PIB. L’exception locale, par contagion et effet de gravité sur les capitaux et entreprises internationaux, a engendré un véritable corridor mondial.

C’est cette mécanique qu’il nous faut transposer en France pour bâtir la banane rouge.

Le seul pari qui vaille : une banane rouge IA-robotique-énergie

Les révolutions industrielles récompensent la concentration – un territoire, une spécialisation décisive, une gravité qui aspire capital et talent : les Grands Lacs et l’automobile, la Silicon Valley et le logiciel, la Grande Baie et l’électronique. Les corridors mondiaux, pour être puissants, doivent être spécialisés.

Nous sommes plongés dans la révolution de l’IA et de la robotique, un marché dont la demande double tous les six à douze mois. Mais au-delà de l’opportunité économique, nous sommes face à un impératif géopolitique.

Sans IA de niveau mondial, la France et l’Europe deviendront durablement vassales de l’Amérique ou de la Chine pour leur défense, leur recherche, leur santé, leur administration régalienne, leur industrie et jusqu’à leur indépendance cognitive. Au XXIe siècle, c’est très probablement la maîtrise de l’IA qui déterminera la capacité d’un pays à rester souverain et prospère. La bonne nouvelle est que la France ne possède pas seulement le meilleur proto-corridor encore inexploité de la planète, mais que nous bénéficions aussi d’atouts essentiels pour tirer notre épingle de ce nouveau grand jeu.

Cinq atouts rares en Europe

La France détient cinq actifs technologiques clés rares en Europe.

Un parc nucléaire fournissant l’électricité industrielle parmi les moins chères et les plus décarbonées du continent : 92,3 TWh exportés nets en 2025, un mix à 95 % bas carbone, un programme EPR2 bientôt engagé pour six réacteurs.

Un écosystème d’IA réel autour de Mistral, seul laboratoire européen d’avant-garde et de rang mondial, valorisé autour de 20 milliards de dollars, complété par H Company, LightOn, Pleias, ou encore AMI.

Le troisième rang mondial et le premier européen de l’informatique quantique – cette technologie qui exploite les lois de la physique quantique pour repousser, à terme, les limites du calcul classique –, juste derrière les États-Unis, avec des start-ups comme Pasqal, Quandela, Alice & Bob, C12 et Quobly. Alors qu’aucune technologie quantique ne s’est encore imposée comme standard, la France est le seul pays européen à explorer en parallèle cinq approches physiques différentes.

La première référence industrielle européenne en robotique humanoïde opérationnelle avec Wandercraft, qui détient des records en capacité de portage (40 kg à bout de bras, soit deux fois plus que la concurrence).

Une base industrielle et technologique de défense complète autour de Dassault, Thales, MBDA, Safran, Naval Group, Ariane 6 : un socle spatio-militaire autonome que seul le Royaume-Uni approche en Europe.

Le nouveau centre de gravité de l’Europe

Là où la banane bleue est le centre de l’industrie lourde, des machines-outils ou encore de la chimie, la banane rouge doit devenir l’ossature d’un corridor IA-robotique verticalement intégré et adossé au nucléaire.

Les deux fenêtres IA et robotique se fermeront simultanément dans les années à venir. Si la France n’assume pas ce rôle, l’Europe n’aura de pôle ni dans l’une ni dans l’autre. Le futur économique et souverain de l’Europe repose donc en bonne partie sur le succès français.

Orchestrer l’émergence de la banane rouge

Voici cinq leviers pour transformer des potentialités en champions, et attirer talents et capitaux : ancrer des champions en France par la commande régalienne, créer des zones d’exemption locale au sein de la banane rouge, capter les capitaux européens, capter les talents, capter les investissements industriels.

Le levier régalien : ancrer des champions en France par la commande publique

L’État français commanderait massivement à ses pépites pour ses besoins militaires, comme l’administration américaine l’a fait pour les semi-conducteurs ou les services de Palantir, SpaceX et Anduril. Cette commande serait juridiquement protégée par l’article 346 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), déjà mobilisé sans complexe par plusieurs autres États membres. Le caractère dual de l’IA et de la robotique permettrait ensuite la déclinaison en usages civils.

Concrètement, l’effort français d’IA militaire repose aujourd’hui sur l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (AMIAD), créée en 2024 et dotée d’environ 300 millions d’euros par an. Porter cet effort à deux milliards d’euros annuels, soit une multiplication par sept, changerait la nature du jeu : la Direction générale de l’armement (la DGA, qui achète les équipements des armées), le Commissariat à l’énergie atomique (le CEA, qui conçoit notamment la dissuasion) et la Direction générale de la sécurité extérieure (la DGSE, notre renseignement extérieur) deviendraient les clients de référence de Mistral et de Pasqal, c’est-à-dire des acheteurs assez gros et exigeants pour financer leur montée en gamme, comme l’administration américaine l’a été pour Palantir, SpaceX et Anduril. Et un programme robotique humanoïde d’un milliard d’euros par an placerait Wandercraft dans la position qu’occupait Dassault avec le Mirage IV des années 1960 : fournisseur de référence, montée en série, baisse des coûts, extension civile.

Construisons notre Shenzhen : le décret Marseille

Ces champions ont besoin d’un terrain où passer du contrat militaire au déploiement civil massif. C’est l’enjeu du second levier : créer des zones d’exemption locale au sein de la banane rouge. La candidate évidente est Marseille, sans doute le plus grand gâchis de France : elle devrait être le plus grand port d’Europe mais ne traite que 70 millions de tonnes par an, contre 440 pour Rotterdam.

Ce qu’il manque, c’est une loi d’exception créant un statut portuaire dérogatoire, avec administration spéciale et objectif d’automatisation intégrale faisant la part belle à la robotique humanoïde. Cela permettrait de désamorcer les blocages syndicaux qui paralysent Marseille depuis trente ans, alignerait l’efficacité du port sur les meilleurs standards mondiaux et ouvrirait pour la robotique humanoïde le plus gros carnet de commandes civiles possible. 

Sous administration spéciale, totalement automatisée, Marseille peut rattraper Rotterdam en dix ans. Cette première étape de la banane rouge pourrait servir d’exemple et susciter la démultiplication de mesures d’exception, notamment au Havre et dans les pôles industriels et énergétiques qui hébergeraient des mégacentres de calcul le long du Rhône. Il suffit d’un simple décret pour lancer la machine.

Capter trente à cinquante milliards d’épargne européenne

L’Europe regorge d’épargne, mais celle-ci, depuis 1945, finance trop souvent l’économie américaine. Donald Trump et la fin de la Pax Americana font bouger le statu quo : les fonds de pension néerlandais (2 000 milliards d’actifs) ainsi que les family offices allemands et suisses (1 000 milliards) cherchent une alternative européenne crédible.

Attirer ces capitaux : tel est le troisième levier. Pour cela, la France doit faire ce qu’elle n’a jamais vraiment fait depuis Colbert : rompre avec une fiscalité hostile au capital marchand pour développer un environnement aussi accueillant que la City ou Zurich, des règles prévisibles, une fiscalité allégée et stable, et une justice commerciale rapide. Ainsi, le rôle de l’État se déplace. Il fournit l’infrastructure institutionnelle qui attire le capital, au lieu de tenter, en vain, de se substituer à lui.

La France doit faire ce qu’elle n’a jamais vraiment fait depuis Colbert : rompre avec une fiscalité hostile au capital marchand.

Deux canaux concrets sont envisageables. Tout d’abord, un fonds d’investissement souverain orchestré par Bpifrance, ouvert aux investisseurs étrangers, avec un objectif de 5 à 10 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Ensuite, un emprunt vert souverain, dédié aux centres de données nucléaires, à taux préférentiel grâce à la taxonomie verte européenne, pour un 20 à 30 milliards d’euros. Cible totale : 30 à 50 milliards d’ici 2030. Ces deux mesures enverraient surtout un signal fort, en démontrant que la France cesse de traiter le capital comme un suspect à taxer.

Capter quinze à vingt-cinq mille ingénieurs en trois ans

Un ingénieur payé 150 000 euros brut coûte 220 000 euros à son employeur à Paris, contre 170 000 à Londres et moins encore à Zurich. Cet écart de 30 à 40 % rend l’embauche, en France, structurellement non compétitive. 

Pour rétablir une parité, le quatrième levier consiste à, pour les entreprises stratégiques IA-robotique-quantique, plafonner les cotisations patronales pour les salaires bruts dépassant 100 000 euros, comme le fait l’Allemagne, où les cotisations sociales ne portent que sur la fraction du salaire inférieure à un plafond (environ 101 000 euros par an pour la retraite et le chômage en 2026, moins encore pour la maladie).

Cette mesure serait d’autant plus opportune que les restructurations allemandes en cours libèrent un vivier d’ingénieurs en IA appliquée susceptibles d’être attirés par nos projets régaliens.

Capter les investissements industriels

Pour ce cinquième et dernier levier, deux cibles apparaissent comme prioritaires. 

Tout d’abord, les divisions « IA » et « composants spécialisés » des grands groupes allemands en quête d’investissements R&D non couverts par l’Industriestrompreis (la subvention allemande du prix de l’énergie aux industriels). Les composants spécialisés (semi-conducteurs de puissance, capteurs, actionneurs, optique de précision) sont la couche physique de la révolution en cours : un robot humanoïde, c’est d’abord des moteurs, des réducteurs et des puces de puissance, et un centre de calcul, de l’électronique d’alimentation. Sans eux, un corridor IA-robotique se réduit à assembler la technologie des autres et leur production, très énergivore, est rendue non compétitive par le prix allemand de l’électricité. La France pourrait leur proposer une offre globale : contrat à long terme d’achat d’électricité nucléaire, aide d’État européenne, accord fiscal sur dix ans, foncier disponible… le tout via un guichet unique hébergé chez Bpifrance. Objectif : 4 à 8 milliards d’euros d’ici 2030, soit l’équivalent d’une grande usine de composants de puissance comme celle qu’Infineon vient d’ouvrir à Dresde (5 milliards d’euros, le plus gros investissement de son histoire), ou de deux à trois implantations de taille intermédiaire.

Deuxièmement, les jeunes pousses européennes en croissance tentées par Londres ou New York. Pour les retenir, nous devons créer un régime « siège de jeune pousse technologique » : impôt sur les sociétés à 15 % sur cinq ans, bons de souscription de parts de créateur d’entreprise (BSPCE) exonérés d’impôts jusqu’à 2 millions par personne, quota réservé sur les mégacentres souverains… Sachant enfin que les meilleures jeunes pousses européennes se cotent aujourd’hui sur le Nasdaq par défaut, une dernière mesure consisterait à transformer le segment Tech Leaders, lancé par Euronext en 2022, en un véritable régime de cotation, et qu’il ne soit plus un simple label adossé à un indice. Côté règles : supprimer la limite de durée des droits de vote multiples (que la loi de 2024 borne à quinze ans, là où le Nasdaq admet des structures perpétuelles), exploiter à fond les allégements déclaratifs ouverts par le Listing Act européen, et exonérer le compartiment de la taxe sur les transactions financières, ce prélèvement de 0,4 % qui ne frappe que les capitalisations dépassant le milliard d’euros, c’est-à-dire précisément les jeunes pousses qui réussissent. Côté demande : créer la brique manquante, une gamme d’ETF éligibles au PEA et à l’assurance-vie adossée à l’indice, pour brancher l’épargne individuelle sur le compartiment comme le Nasdaq-100 draine l’épargne américaine, et changer d’échelle sur l’ancrage public des introductions, aujourd’hui limité aux 500 millions d’euros de Bpifrance et au fonds licornes de la Caisse des dépôts.

Tout est là

Tout est là pour reprendre notre destin en main. Des ports en eaux profondes de classe mondiale mais sclérosés. Des agglomérations urbaines reliées entre elles mais qui devraient être bien plus denses. 92 TWh d’électricité nucléaire que nous bradons à nos voisins faute de l’utiliser dans des centres de calcul. Mistral et AMI en IA, Pasqal en quantique, Wandercraft en robotique, qui attendent un État qui joue enfin son rôle comme il le devrait. Deux mille milliards d’euros de fonds de pension européens qui cherchent une alternative à Wall Street. 25 000 ingénieurs dans toute l’Europe qui ne demandent qu’un environnement favorable pour construire et créer.

Rien ne manque sauf la vision politique et le courage pour l’incarner.

Il est temps de déclencher le plan banane rouge.