Peter Thiel : « Pour réguler l’IA, il faudrait un gouvernement mondial totalitaire »
Cofondateur de PayPal, de Palantir Technologies et de Founders Fund, premier investisseur extérieur de Facebook, Peter Thiel est l’une des voix les plus influentes de la Silicon Valley. Il est aussi l’une des plus controversées. Car Thiel, contrairement à nombre de ses collègues du monde de la tech, n’est pas de gauche : « libéral classique » selon lui-même, « libertarien » ou « conservateur » au sens américain selon d’autres, il a soutenu Donald Trump en 2016 et reste proche du vice-président J. D. Vance. L’entrepreneur nourrit deux obsessions : la liberté individuelle, qu’il estime primordiale, et la croissance économique, qu’il considère indispensable pour garantir la paix sociale. D’où la nécessité absolue, défend-il, du progrès technologique ; d’où, en retour, les tensions possibles entre la protection de la liberté et les contraintes de la démocratie.
Mais la controverse ne tient pas seulement à ses positions idéologiques : la pensée de Thiel déborde le champ politique et mêle, sans complexe, pensée économique non-conformiste, anthropologie girardienne et spéculation théologique. Ainsi, ses récentes conférences portant sur l’Antéchrist et le katechon, catégories bibliques qu’il applique notamment à la géopolitique de l’intelligence artificielle, ont déconcerté jusque dans son propre camp.
En janvier 2026, la venue de Thiel à l’Académie des sciences morales et politiques à Paris a déchaîné les passions, l’entrepreneur se voyant aussitôt désigné par la presse de gauche comme un « technofasciste » ou encore un « néo-réactionnaire ». Le paradoxe est notable : nombreux sont ceux, en France, à avoir un avis sur lui, mais peu semblent l’avoir vraiment lu, et encore moins interrogé. Nous avons fait le contraire : nous lui avons demandé ce qu’il pensait vraiment.
Thiel, qui ne s’était pas entretenu avec un média français depuis plus de dix ans, ne s’est dérobé à aucune de nos questions. Au lecteur de juger si ses réponses dissipent les soupçons ou les déplacent. Sa vraie radicalité réside, pensons-nous, dans une foi quasi totale en la technologie et son pouvoir libérateur, adossée à une eschatologie singulière. Cette croyance mérite d’être interrogée : il s’agit d’une des questions centrales de la modernité, posée à nouveaux frais par l’avènement de l’IA. C’est ce que feront, nous n’en doutons pas, nos lecteurs, auxquels nous sommes heureux de proposer cet entretien exclusif.
Civilisation : Dans votre célèbre essai de 2009, L’Éducation d’un libertarien, vous écriviez : « Je reste attaché à […] une liberté humaine authentique comme condition préalable au souverain bien ». Pensez-vous toujours cela ?
Peter Thiel : Oui. En fait, cet essai n’est devenu « célèbre » (ou peut-être « tristement célèbre » pour être plus exact) que parce qu’il soulignait le compromis parfois nécessaire entre la liberté et la démocratie. Cette observation a été faite avec plus d’éloquence et de force par Montesquieu, qui a écrit dans De l’esprit des lois qu’on a « confondu le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple » et que « la démocratie et l’aristocratie ne sont point des États libres par leur nature ».
Je soutiens nos institutions démocratiques. Néanmoins, le simple fait qu’il soit devenu tabou de se faire l’écho de Montesquieu signifie selon moi que la « démocratie » n’est plus un concept rationnel ouvert au débat, mais un véritable schibboleth qui signifie ce que ses partisans veulent bien lui faire dire. Je soupçonne que le seul fait de rappeler que ni l’Amérique ni la France ne sont de pures démocraties, mais plutôt des républiques constitutionnelles, peut suffire à déclencher une réaction immunitaire. Il faudrait être fou pour débattre d’un concept à ce point malléable.
Le philosophe Bertrand Russell est à l’origine de l’expression « conjugaison de Russell », une technique rhétorique consistant à employer des termes de même sens mais dotés de charges affectives diamétralement opposées : par exemple, je suis un lanceur d’alerte, vous êtes une balance, ou bien je suis un homme de principes, vous êtes un esprit intransigeant. La grande conjugaison de Russell de notre époque est la suivante : quand nous aimons ce que les électeurs ont à dire, c’est la démocratie, quand nous ne l’aimons pas, c’est du populisme.
Les libéraux ont toujours soutenu que la liberté individuelle ne survit que là où la société civile prospère : familles, Églises, associations, tous les corps intermédiaires qui se dressent entre l’individu et l’État. Autrement, comme l’avertissait Tocqueville, l’individu réduit à lui-même devient la proie d’un État omnipotent. Pourtant, dans vos écrits, les héros de la liberté sont presque toujours des fondateurs et des entrepreneurs agissant seuls ou en petites équipes, jamais ces corps intermédiaires. Les fondateurs seuls peuvent-ils maintenir une société libre, ou ont-ils eux aussi besoin d’un terreau tocquevillien pour s’enraciner ?
Bien que j’admire Ayn Rand [romancière américaine connue pour ses portraits élogieux d’entrepreneurs déterminés, et très appréciée par les libertariens, NDLR], elle n’a jamais écrit de grand roman. Seule une athée comme elle, qui nie la nature déchue de l’homme, pouvait croire en de tels héros angéliques. Ces derniers échappent d’ailleurs au châtiment qu’elle réserve à ses méchants, personnages humains, trop humains, dévorés par les rivalités, les intrigues politiciennes et autres compétitions nihilistes. Ses méchants nous terrifient parce qu’ils sont réels, contrairement à ses héros qui demeurent souverains, et partant fictifs. Ayn Rand aurait convenu que « les fondateurs seuls peuvent maintenir une société libre », et elle aurait eu tort.
René Girard voyait plus juste. Le mythe randien du héros souverain poursuivant la grandeur pour elle-même est la quintessence du « mensonge romantique », corrigé par la « vérité romanesque » selon laquelle nous désirons des choses parce que d’autres les désirent. Cela ne fait pas de nous les jouets impuissants des circonstances, puisqu’il nous reste toujours la liberté de choisir quels modèles nous voulons imiter. C’est à ce titre que les « corps intermédiaires » que vous évoquez revêtent une importance capitale, à commencer par les Églises, mais aussi les entreprises, et même les revues intellectuelles.
Le mythe du héros souverain poursuivant la grandeur pour elle-même est la quintessence du « mensonge romantique ».
Je me garderai toutefois de souscrire à la résonance intemporelle de votre question, dans la mesure où nous évoluons d’ores et déjà au sein d’une société qui n’a plus grand-chose à voir avec le XIXe siècle de Tocqueville. Nous ne retournerons pas à ce passé-là, pas plus qu’à aucun autre. Néanmoins, Tocqueville voyait juste sur un point : une société dépourvue de toute institution faisant rempart entre nous et l’État ressemble davantage à Pyongyang qu’au ravin de Galt [vallée utopique imaginée par Ayn Rand dans La Grève, où se réfugient les créateurs capitalistes, NDLR].
En l’espace de quatre décennies, la Chine est parvenue à sortir huit cents millions de personnes de la pauvreté, ce qui constitue la plus grande réussite économique de l’histoire humaine, et ce sous le joug d’un État autoritaire à parti unique. Force est de constater qu’à une telle échelle, aucun modèle libertarien n’a jamais engendré de résultats qui puissent s’en approcher de près ou de loin. Le cas de la Chine vous pousse-t-il à reconsidérer le lien entre liberté et prospérité, ou bien demeurez-vous convaincu que le modèle chinois porte en lui-même, à terme, les germes de son propre effondrement ?
Il faut distinguer Xi Jinping de Deng Xiaoping. À partir des réformes de Deng à la fin des années 1970, l’économie chinoise est passée du communisme étatiste à une économie mixte moins régulée, tolérant davantage de profit privé et un peu plus de capitaux étrangers. Cette plus grande liberté économique ne s’est cependant pas traduite par une plus grande liberté politique, contrairement aux espérances nourries par les théoriciens occidentaux de la « modernisation chinoise ». Les caciques du Parti communiste chinois (PCC), échaudés par le sort de l’Union soviétique, ont délibérément choisi d’autoriser la perestroïka tout en verrouillant la glasnost.
Cependant, avant l’accession de Xi au poste de secrétaire général du PCC en 2012, on pouvait encore pardonner à ces théoriciens de croire que la Chine s’était engagée, quoique lentement, sur la voie d’une libéralisation politique constante. Xi s’est chargé de dissiper cette illusion. Pas plus tard qu’en 2015, lors de la parution en Chine de mon ouvrage De Zéro à Un, les entrepreneurs de la technologie y étaient encore vénérés comme des héros nationaux. Ayant moi-même entrepris une tournée de promotion dans le pays, j’ai été tout à la fois stupéfait et flatté par l’accueil qui m’y a été réservé. Avec le recul, ces foules pleurant de joie à la seule idée de m’approcher auraient dû me sembler étranges, et j’aurais dû deviner qu’un tel enthousiasme, décrété par l’État, pouvait être réorienté d’un simple claquement de doigts. Cependant, la disparition de Jack Ma en 2020 a représenté pour moi un vrai choc [ce médiatique homme d’affaires chinois, fondateur du géant Alibaba, était tombé en disgrâce après avoir tenu des propos critiques envers le régime chinois, NDLR]. Bien que ce dernier semble avoir aujourd’hui retrouvé les faveurs de Xi, je soupçonne qu’il est difficile de dissiper le climat glacial que cet événement fait régner depuis lors sur le secteur technologique.
Dès lors, Xi incarne un modèle bien plus totalitaire que celui de Deng. J’ai d’ailleurs le sentiment qu’il effraie ses propres collaborateurs davantage encore que Staline, lequel ne disposait pas, il est vrai, des technologies de surveillance du XXIe siècle.
Se dresse ici un autre paradoxe : bien que ce système puisse convenir au citoyen chinois moyen, ou du moins à Xi Jinping lui-même, je ne sais pas quelle est l’ampleur de l’attraction que la Chine moderne exerce sur le reste du monde. La « pensée Xi Jinping » ne constitue pas un produit d’exportation. J’imagine que nombre d’étudiants chinois contraints de l’étudier n’en sont pas non plus particulièrement épris, sans parler des nombreux cadres du PCC que Xi a purgés.
J’ignore si la Chine de Xi est vouée à l’effondrement, et je me méfie de ceux qui assènent des certitudes tranchées dans un sens ou dans l’autre. Lorsque j’entends prophétiser que la Chine dominera inéluctablement l’Occident ou qu’elle s’effondrera inexorablement sous le poids de ses propres contradictions internes, cela me rappelle Hegel, les plans quinquennaux, le matérialisme et tout ce que je n’aime pas dans le communisme.
Si l’on se fie à vos écrits de 2009, la question décisive selon vous consistait alors à savoir « comment prendre la fuite, non par la politique, mais par-delà la politique », les nouvelles technologies devant à ce titre « ménager un nouvel espace pour la liberté ». L’histoire nous enseigne toutefois que l’État s’approprie souvent les moyens technologiques qui, de prime abord, ont permis l’émancipation des individus. À titre d’exemple, Palantir, l’entreprise que vous avez vous-même fondée, dote aujourd’hui les gouvernements de capacités de surveillance d’une ampleur inédite. Dès lors, quelle garantie avons-nous qu’avec Palantir, vous ne construisez pas précisément les instruments du Léviathan auquel vous aviez entrepris d’échapper ?
J’ai un certain désaccord avec l’idée voulant que l’État finisse toujours par faire main basse sur la technologie, et que les créateurs de technologie soient en train de forger, lentement mais sûrement, les instruments de notre propre asservissement. Cette grille de lecture peut s’avérer pertinente dans un monde en proie à la stagnation, ou du moins caractérisé par une progression technologique poussive. Une avancée purement graduelle laisse en effet tout le loisir au gouvernement de comprendre, de réguler et de récupérer ces innovations.
Certes, l’essor d’Internet, qui était autrefois un espace libre propice aux débats subversifs et même un agent de démocratisation, a suivi ce scénario. S’il subsiste des îlots de liberté, l’Internet des origines a disparu. Cependant, dans un monde traversé par un progrès ininterrompu et multidirectionnel, englobant non seulement les technologies de l’information, mais également les biotechnologies, la finance, l’énergie ou encore les transports, il devient bien plus ardu pour la puissance publique de maintenir la cadence.
Le second volet de votre question a trait spécifiquement à Palantir. Il faut se remémorer le contexte géopolitique qui a présidé à la fondation de cette entreprise par mes associés et moi-même : le traumatisme du 11 septembre était encore vif, le gouvernement américain menait une « guerre globale contre le terrorisme », et l’opinion redoutait que des groupuscules non étatiques, irrationnels ou du moins difficiles à dissuader, ne continuent d’infliger des violences de masse aux populations civiles. Les libertariens puristes, opposés à toute intervention étatique, ont perdu ce débat.
S’il subsiste des îlots de liberté, l’Internet des origines a disparu.
Mes amis et moi avions la conviction que les États-Unis et leurs alliés auraient le choix entre deux options : soit l’édification d’un État policier inepte et excessivement intrusif qui restreindrait drastiquement nos libertés, soit la mise en œuvre d’une architecture de surveillance adossée à la technologie, capable de déjouer le terrorisme de façon plus efficace tout en préservant le mieux possible les libertés. Cette seconde voie se révélant impraticable sans l’apport de nouvelles technologies, nous avons fondé Palantir.
Vous vous opposez fortement à l’idée que les individus puissent être « sacrifiés ». Cependant, vous n’êtes pas sans savoir que la plupart des gens, aujourd’hui, passent leur journée captivés par leurs écrans, délèguent souvent leurs réflexions et décisions à des agents conversationnels, et s’avèrent désormais incapables de maintenir leur attention suffisamment longtemps pour lire un livre. Ne sommes-nous pas fondés à croire que l’individu contemporain a été sacrifié non pas sur l’autel de l’État, mais sur celui des technologies qui étaient censées l’affranchir ?
J’imagine que nombre de vos lecteurs abonderont dans votre sens, et je ne veux pas donner l’impression de mépriser cette objection. Il ne s’agit pas de prétendre que l’essor des technologies de l’information est exempt de toute contrepartie négative, ni d’occulter le désarroi que m’inspirent la baisse des capacités d’attention ou la désaffection des jeunes générations pour la lecture.
Il n’en reste pas moins que la technologie ne peut pas être tenue responsable de tous nos maux. Je ne crois pas, par exemple, que les régions les moins avancées sur le plan technologique constituent des endroits plus désirables que nos démocraties occidentales. Si l’on décidait de confisquer le smartphone de chaque citoyen, je doute que le bonheur s’abattrait soudainement sur l’humanité. En revanche, si l’on conservait ces mêmes téléphones tout en trouvant le moyen de faire chuter le prix des loyers ou de permettre aux jeunes d’accéder à la propriété, je pense que l’horizon s’éclaircirait notablement. Cela me pousse à conclure que le smartphone fait un coupable idéal, mais qu’il ne constitue pas la cause de notre mal de vivre, lequel demeure fondamentalement économique. Dès lors, non, je ne souscris pas à l’idée que la technologie « sacrifie » les individus – c’est là, me semble-t-il, un usage paresseux du terme.
En 2024, invité du podcast de Tyler Cowen, économiste américain de sensibilité libertarienne, vous confessiez votre crainte de voir l’humanité chercher à mettre un coup d’arrêt total à l’IA. Pourtant, dès 2025, votre fonds d’investissement s’est délesté de l’intégralité de ses participations dans Nvidia, et vous êtes allé jusqu’à comparer la phase actuelle de l’IA à l’année 1999, en la qualifiant d’« extrêmement spéculative ». De ces deux menaces, laquelle devrait nous alarmer le plus : une IA entravée ou une IA surcotée ?
Il se trouve que l’un de mes traders détenait une participation modeste dans Nvidia, une position qu’il a ouverte puis soldée, dans les deux cas à mon insu. Gardez-vous de prendre pour argent comptant tout ce qui circule sur Internet !
Quant à savoir si l’IA s’apparente à une bulle, c’est une question que l’on me pose invariablement lors de mes séjours en Europe. Les Européens se croient plus réfléchis que les Américains, à leurs yeux naïvement optimistes. Je m’inquiète néanmoins que le Vieux Continent n’ait tout simplement fait une croix sur l’avenir, et qu’il cherche désormais à rationaliser cette décision.
Les Européens se croient plus réfléchis que les Américains, à leurs yeux naïvement optimistes. Je m’inquiète néanmoins que le Vieux Continent n’ait tout simplement fait une croix sur l’avenir.
En 2007, sur les cent plus grandes entreprises mondiales par la capitalisation boursière, quarante étaient européennes. Aujourd’hui, on n’en compte plus que seize. Ce déclassement consternant, imputable presque entièrement à une mauvaise gouvernance et à une technophobie de principe, constitue une trahison absolue de la jeunesse européenne. Si l’on ajoute à cela l’effondrement de la natalité, il se pourrait bien que l’Europe manque à jamais de forces vives pour inverser la tendance. Peut-être l’Europe est-elle tout simplement en train d’agoniser.
En ce qui concerne la régulation de l’IA, je m’y oppose pour trois motifs distincts. Premièrement, l’IA constitue à ce jour le seul vecteur de progrès qui semble porter ses fruits, certaines projections indiquant même que l’an passé les États-Unis auraient plongé dans la récession sans les investissements consentis dans les centres de données. Je me refuse à entraver le seul rouage fonctionnel de notre économie, car notre société a un besoin vital de croissance, ne serait-ce que pour financer ses déficits budgétaires massifs et sa dette étudiante.
La seconde raison est géopolitique : je n’entends pas freiner unilatéralement le développement de l’IA pour offrir la victoire sur un plateau au PCC.
Enfin, en troisième lieu, j’ai le sentiment que l’IA ne saurait être régulée efficacement qu’à l’échelle mondiale. À mon précédent argument, on pourrait objecter qu’il suffirait d’un traité bilatéral entre les États-Unis et la Chine pour régler le problème. Sauf que des nations tierces auront tôt fait de contourner un tel accord : si l’élaboration de l’IA est prohibée en Amérique ou en Chine, d’autres acteurs s’en chargeront à Singapour, en Afrique du Sud, ou ailleurs. C’est d’ailleurs la conclusion aussi honnête que dérangeante à laquelle aboutissent conjointement l’article de Nick Bostrom de 2019, L’hypothèse du monde vulnérable, et l’ouvrage d’Eliezer Yudkowsky paru en 2025, If Anyone Builds It, Everyone Dies. Why Superhuman AI Would Kill Us All (« Si quelqu’un construit la superintelligence, elle nous tuera tous », non traduit) : pour réguler l’intelligence artificielle, il ne faudrait rien de moins qu’une sorte de gouvernement mondial totalitaire.
« La politique, avez-vous aussi écrit, consiste à s’ingérer dans la vie d’autrui sans son consentement. » Néanmoins, après avoir « pris la fuite » dans l’univers technologique, vous avez finalement renoué avec la politique en apportant votre soutien à Donald Trump en 2016. Votre proximité avec le vice-président J. D. Vance est également de notoriété publique. Faut-il y lire le signe de votre réconciliation avec la chose publique ?
J’oscille constamment quant à l’importance réelle qu’il convient d’accorder à la politique. Une chose est certaine : je perdrais la raison si je devais y consacrer mon existence.
La décision que j’ai prise de soutenir Donald Trump s’apparentait avant tout à un cri de frustration face aux promesses non tenues de la technologie. La machinerie de propagande de la Silicon Valley avait beau nous assurer que nos existences ne cessaient de s’améliorer, je croyais, quant à moi, que nous étions simplement hypnotisés par nos téléphones et nos applications, qui nous détournaient de la léthargie de nos métropoles, de l’obsolescence de nos véhicules et de la stagnation de notre médecine. Face à cela, l’establishment démocrate et républicain n’avait rien de mieux à proposer que la gestion du déclin. J’espérais donc que l’élection de Trump susciterait au moins un débat sur nos erreurs passées.
Pourtant, même cette modeste espérance s’est révélée chimérique. S’il me fallait aujourd’hui nuancer le propos de l’essai que vous citez, j’avancerais que la politique est nécessaire, mais en aucun cas suffisante. S’y soustraire complètement pourrait bien s’avérer impossible.
La conférence que vous avez prononcée à Paris en janvier 2026 devant l’Académie des sciences morales et politiques a fait des remous. Tandis que certaines publications de gauche n’ont pas hésité à vous désigner comme un « technofasciste », d’autres observateurs ont émis l’hypothèse selon laquelle vous appartiendriez, aux côtés de penseurs comme Curtis Yarvin, à la mouvance des « Lumières sombres » (Dark Enlightenment) ou à « l’internationale néo-réactionnaire » [les deux termes désignent un courant de pensée né à la fin des années 2000, prônant à la fois la remise en cause de la démocratie et du progressisme et l’accélération technologique, NDLR]. Ce faisant, certains sous-entendent que vous avez fait le deuil de la démocratie pour lui préférer l’autocratie. Or cette suspicion se fonde en partie sur l’une de vos formules, puisque dans votre essai de 2009, vous déclariez ne plus croire « que la liberté et la démocratie soient compatibles ». Somme toute, que conservez-vous et que rejetez-vous dans le corpus idéologique néo-réactionnaire ?
Ces questions devraient sans doute me troubler. Il vaudrait mieux les poser au « Peter Thiel » fictif qui vit sur Internet.
Je ne sais pas ce que signifie la « vision du monde néo-réactionnaire ». Curtis Yarvin, que vous citez, s’avère un historien bien plus subtil qu’un philosophe de l’avenir. Certes, selon moi, le fonctionnement de nos systèmes politiques laisse à désirer, mais les « néo-réactionnaires » autoproclamés (une étiquette que je ne m’attribuerais pas), qui disent vouloir résoudre nos problèmes en rétablissant la monarchie ou en instaurant une sorte d’ordre néo-féodal, vivent dans un monde imaginaire. Il y a de quoi se sentir flatté que l’on me prête le pouvoir de renverser la démocratie au profit de l’une de ces chimères, mais c’est m’accorder un crédit que je suis bien loin de m’attribuer.
Je me considère avant tout comme un libéral classique désireux de voir l’État fonctionner avec un peu plus d’efficacité.
Je me considère avant tout comme un libéral classique désireux de voir l’État fonctionner avec un peu plus d’efficacité. Appelez cela comme bon vous semble. Mais méfiez-vous de ceux qui manient des concepts comme « libertarien néofasciste », ce que Slavoj Žižek [philosophe marxiste et psychanalyste slovène, NDLR] vient de faire à mon endroit. Que diable peut bien désigner un libertarien néofasciste ? Comment peut-on simultanément appeler de ses vœux un État omnipotent et un État minimal ? Un néofasciste est-il plus recommandable, ou au contraire plus détestable, qu’un vulgaire fasciste de la vieille école ? Dès lors que l’on pose en principe l’équivalence entre A et non-A, on peut s’autoriser à démontrer n’importe quoi. Pour reprendre la formule de Leo Strauss, « les synthèses accomplissent des miracles ».
Dans vos récentes réflexions théologico-politiques, vous opposez la figure de l’« Antéchrist », le faux sauveur du monde qui manipule la peur afin d’assujettir les peuples et de restreindre leurs libertés, au katechon, qui vient endiguer cette offensive. Si l’on suit votre propos, ce katechon se tiendrait du côté de la science et de la technologie, tandis que l’Antéchrist s’apparenterait à une politique sous stéroïdes, mêlant centralisation, décroissance et gouvernement mondial. Et si, au contraire, c’était la technologie qui, en promettant le salut par la machine tout en forgeant les chaînes du contrôle, représentait l’Antéchrist, et la politique le katechon ?
Il me faut au préalable définir deux des concepts que vous utilisez à l’intention des lecteurs non initiés. L’eschatologie biblique prophétise l’avènement ultime d’un dictateur sanguinaire, ou anti-messie, qui prendra les traits du Christ : tel est l’Antéchrist. L’irruption de cet Antéchrist annonce la fin des temps. Le katechon, quant à lui, désigne cette force mystérieuse qui fait obstacle à l’Antéchrist, telle qu’elle est évoquée de manière allusive dans la Deuxième épître aux Thessaloniciens, chapitre 2, versets 6 et 7. De nombreux exégètes des premiers siècles soutenaient que saint Paul usait du mot katechon comme d’un nom de code pour désigner l’Empire romain. Identifier ouvertement les deux aurait en effet constitué une violation frontale de la religion civile de la Rome éternelle.
Même en récusant l’assimilation de l’Empire romain au katechon, ce dernier est inévitablement politique, puisqu’il a vocation à faire barrage à l’Antéchrist, lequel est lui-même politique. La technologie seule n’y suffit probablement pas. Il en résulte que le katechon, en tant que puissance politique souveraine capable d’endiguer l’Antéchrist, pourrait se muer lui-même en Antéchrist. Pour l’illustrer de manière tangible, il suffit de rappeler que l’empereur Claude, figure katéchontique par excellence, eut pour successeur Néron, véritable proto-Antéchrist.
Je ne prétends pas connaître le visage de l’Antéchrist. En revanche, je mets au défi ceux qui s’imaginent qu’il pourrait s’incarner dans la technologie ou sous les traits d’un créateur de technologie de me soumettre un scénario crédible décrivant les détails de cette prise de pouvoir. Vladimir Soloviev et Robert Hugh Benson, qui ont pourtant écrit des récits stimulants sur la figure de l’Antéchrist à l’orée du XXe siècle, ont échoué à cet exercice. Leurs Antéchrists respectifs s’apparentent à des daemonia ex machina, envoûtant les foules par des ouvrages et des discours d’une puissance d’attraction invraisemblable. Je pense pour ma part que l’Antéchrist saura user de stratagèmes plus rationnels et plausibles pour soutirer aux gens leur âme.
Jamais un créateur de technologies ne pourrait gagner un concours de popularité (ni une élection), tandis que la technophobie jouit, elle, d’une faveur exceptionnelle au sein de l’opinion.
Jamais un créateur de technologies ne pourrait gagner un concours de popularité (ni une élection), tandis que la technophobie jouit, elle, d’une faveur exceptionnelle au sein de l’opinion. Dans le monde de l’après-1945, confronté à des périls existentiels tels que la prolifération nucléaire, l’intelligence artificielle ou le bioterrorisme, le plaidoyer en faveur d’un gouvernement mondial de nature antichristique chargé de nous prémunir contre la technologie semble raisonnable, comme n’ont pas manqué de le souligner Nick Bostrom et Eliezer Yudkowsky. Je pense que ce remède se révélerait aussi mauvais que le mal, mais il existe, au moins, un argument séduisant en sa faveur.
Dans sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée le jour de l’anniversaire de Rerum Novarum, le pape Léon XIV nous alerte contre l’édification d’une nouvelle Babel et la constitution d’une puissance technologique privatisée. Nombre de commentateurs ont décelé dans cette critique, et notamment dans son appel à « désarmer les mots » autant qu’à désarmer l’IA, une réponse à vos conférences sur l’Antéchrist. La trame de ces dernières semble en effet reléguer le souverain pontife dans le camp de la « paix et de la sécurité », c’est-à-dire le slogan même de l’Antéchrist, selon votre propre interprétation. Il n’en demeure pas moins que l’Église catholique a su endiguer le chaos pendant vingt siècles consécutifs, une longévité bien supérieure à celle de n’importe quel État ou multinationale. Et si le katechon que vous recherchez activement ne résidait ni dans la Silicon Valley ni à Washington, mais à Rome ?
Je n’ai pas trouvé de grands motifs d’espérance dans la lecture de Magnifica Humanitas. Je me garderai d’énumérer ici ses nombreux travers, et m’en tiendrai simplement à la dimension politique du document. Cette encyclique s’évertue à opposer la situation géopolitique contemporaine à la « dynamique bilatérale de la guerre froide », or c’est précisément ce même rapport de force qui se joue actuellement dans la course à l’IA. Sachant que l’un des deux belligérants engagés dans cette compétition, le PCC, ignore les propos du pape, il en résulte que la seule cible effective du plaidoyer pontifical en faveur du désarmement n’est autre que les États-Unis.
Je ne vais pas jusqu’à penser que le pape est un agent du PCC, mais je m’interroge sur le fait qu’il ait pu en devenir l’instrument involontaire. Dans Rerum Novarum, dont Magnifica Humanitas est censée être l’héritière, le précédent pape du même nom avait su condamner le ressentiment qui alimentait le socialisme. Je serais rassuré si Léon XIV réaffirmait cette intuition salutaire en condamnant le PCC. Quels que soient les défauts absolus des États-Unis, il n’y a là rien de comparable, d’un point de vue relatif, au totalitarisme qu’incarne le PCC.
Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart et Bertrand Picard