Fragments de Sophocle arrachés à la nuit
Sophocle a écrit cent-vingt-trois pièces, dont sept seulement nous sont parvenues, sous forme fragmentaire. Elles nous invitent à méditer sur la civilisation comme inlassable tentative de résister à l’oubli.
Qu’est-ce que la civilisation ? Une plénitude. C’est ce moment où la civilité dialogue avec la culture, où le progrès ne renie pas la tradition, où le sentiment d’appartenance n’est ni grevé de jalousie ni perclus de peurs. À l’ordre politique répond alors l’harmonie des arts, et la religion même soutient une vie collective qui œuvre à son perfectionnement. Aussi la civilisation est-elle peut-être moins une réalité qu’un rêve : une utopie que nous persistons à convoiter, que nous nourrissons de cent exemples où quelque équilibre idéal fut brièvement atteint, avant d’être inévitablement abattu. La civilisation est un effort.
Désirer cette cité terrestre aussi bonne et belle qu’un corps parfaitement sain, c’est risquer de ne pas accepter que les toxines s’y soient infiltrées ; c’est refuser de voir que la mort, déjà, partout s’y est glissée. Nous croyons savoir que la civilisation est mortelle, mais nous ne voulons pas comprendre que toute civilisation est, d’une certaine manière, irrévocablement promise à la mort : ses ennemis la sapent, d’intimes fissures la travaillent, et sa décadence a commencé au premier jour – dont la date, du reste, ne nous est pas connue.