Le plan banane rouge ou la résurrection de l’industrie française
La France détient le corridor économique le plus sous-exploité de la planète : l’axe Marseille, Lyon, Paris, Le Havre, avec ses deux ports mondiaux, ses deux fleuves, ses 30 millions d’habitants et son parc nucléaire.
Le 1er novembre 2018, Xi Jinping convoque les entrepreneurs privés au Palais du Peuple. Le moment est grave : le crédit se resserre, la bourse dévisse, et une rumeur insistante annonce finalement la « sortie de scène » du secteur privé de l’économie chinoise. Devant eux, l’héritier de Mao, dont le parti a jadis exterminé sa classe marchande, prononce une phrase depuis érigée en doctrine : les entrepreneurs privés « sont des nôtres » (自己人).
Cent neuf jours plus tard, le 18 février 2019, le Comité central et le Conseil des affaires d’État publient conjointement le plan directeur de la Grande Baie, présenté officiellement comme une stratégie nationale que Xi a « personnellement planifiée, décidée et promue ». Le document fixe des jalons datés et définit ainsi sa doctrine spatiale : « portée par des pôles, soutenue par des axes ». L’objectif affiché est de faire du delta de la Rivière des Perles une baie de premier rang mondial, sur le modèle assumé de New York, San Francisco et Tokyo.
En un hiver, Pékin a dit à ses marchands qu’ils étaient de la famille, puis leur a désigné le territoire où prospérer. Tout le secret de la dynamique chinoise tient dans cette formule : un corridor peuplé de marchands. Une formule qui devrait inspirer la France.
Nous vivons une époque de rupture fondamentale caractérisée par deux forces conjuguées : d’une part la fin de l’ordre mondial américain, qui contraint la France et l’Europe à prendre leur indépendance en main, et d’autre part la révolution de l’IA et de la robotique, qui rebat les cartes de la puissance. Face à ces bouleversements, la France possède de précieux atouts : des avantages géographiques, énergétiques et technologiques qu’elle pourrait concentrer au sein d’un corridor économique s’étendant de Marseille au Havre en passant par Grenoble, Lyon et Paris.
Ce corridor, que nous proposons d’appeler « banane rouge », a besoin pour émerger non seulement d’un État stratège, mais aussi de quelque chose que la France n’a plus depuis sept siècles : un écosystème économique avantageux qui draine de toute l’Europe une classe marchande talentueuse et ambitieuse.
C’est seulement si notre pays arrive à corriger ce manque historique qu’il pourra retrouver sa place de grande puissance.
Quand la France était le centre économique de l’EuropeCe n’est pas un hasard si la banane bleue, ce fameux corridor qui s’étend le long du Rhin et où se concentrent l’essentiel de la population et de l’activité économique de l’Europe, se trouve exactement à la frontière de la France, mais du mauvais côté pour nous. Initialement, la banane bleue ne contourne pas la France : elle la traverse. Au Moyen Âge, le principal corridor économique de l’Europe relie déjà le nord de l’Italie, riche de ses cités-États qui commercent avec le monde musulman et byzantin, aux Flandres, qui produisent de façon proto-industrielle des draps à partir de laine anglaise. Ces deux régions échappent à la domination des seigneurs féodaux capables de taxer la classe marchande.
Quel est le chemin le plus court entre l’Italie et les Flandres ? Ce n’est pas la vallée du Rhin, mais bien la France. Le comte de Champagne, le bien nommé Henri le Libéral (1127-1181), perçoit il y a près de neuf siècles ce qui semble encore mal compris aujourd’hui par nombre d’élus : s’il fournit aux marchands un environnement favorable, sécurisé, peu taxé, alors toute la richesse viendra s’agglomérer chez lui. À sa suite, les comtes de Champagne adoptent et institutionnalisent les lettres de change, créent des tribunaux commerciaux, normalisent les taux de change, et développent les premiers systèmes de crédit interrégional. La Champagne au Moyen Âge, c’est Singapour aujourd’hui.
La Champagne au Moyen Âge, c’est Singapour aujourd’hui.
Cependant, en 1284, Philippe le Bel se marie avec