Fragments de Sophocle arrachés à la nuit

Mise à jour le 17/July/2026

Qu’est-ce que la civilisation ? Une plénitude. C’est ce moment où la civilité dialogue avec la culture, où le progrès ne renie pas la tradition, où le sentiment d’appartenance n’est ni grevé de jalousie ni perclus de peurs. À l’ordre politique répond alors l’harmonie des arts, et la religion même soutient une vie collective qui œuvre à son perfectionnement. Aussi la civilisation est-elle peut-être moins une réalité qu’un rêve : une utopie que nous persistons à convoiter, que nous nourrissons de cent exemples où quelque équilibre idéal fut brièvement atteint, avant d’être inévitablement abattu. La civilisation est un effort.

Désirer cette cité terrestre aussi bonne et belle qu’un corps parfaitement sain, c’est risquer de ne pas accepter que les toxines s’y soient infiltrées ; c’est refuser de voir que la mort, déjà, partout s’y est glissée. Nous croyons savoir que la civilisation est mortelle, mais nous ne voulons pas comprendre que toute civilisation est, d’une certaine manière, irrévocablement promise à la mort : ses ennemis la sapent, d’intimes fissures la travaillent, et sa décadence a commencé au premier jour – dont la date, du reste, ne nous est pas connue.

La mélancolie romantique des ruines n’est rien d’autre que cette conscience de la mort répandue sur ce qui aurait dû survivre au temps. La mort des civilisations est rendue inacceptable, ou injuste, par l’endurance scandaleuse du Mal et de la laideur. Il y a une persistance des ténèbres. De là que les plus généreux des utopistes soient aussi des conservateurs : ils tentent à bout de bras de tenir la promesse d’un ordre jamais accompli, ou si brièvement. Il n’est guère, à cet égard, de livre plus désolant que Livres en feu, de Lucien X. Polastron (Gallimard) : cet inventaire de toutes les bibliothèques qui, depuis l’Antiquité, ont brûlé est le crève-cœur de ceux qui espèrent encore que la pensée et le cœur, cette responsabilité que l’on éprouve envers ceux qui furent et ceux qui viendront, maintiendront l’essentiel. Il n’en est rien : les livres partent en fumée, et avec eux l’âme de ceux qui avaient cru, comme nous, que quelque chose, enfin, pourrait durer, aere perennius.

Un ouvrage récemment paru agit comme un remède possible contre cette mélancolie des temps révolus et des espoirs déçus, contre le deuil résigné face à la folie des hommes, contre l’incompréhensible pente de l’humanité vers ce chaos où, pourtant, elle s’abîme.

L’ouvrage peut paraître rébarbatif, réservé à un très petit nombre d’érudits. Il importe cependant d’en entendre la leçon, car elle dit ce qu’est la civilisation même.

Sophocle, Fragments. Les Belles-Lettres, 2026.
Sophocle, Fragments. Les Belles-Lettres, 2026.

Son titre : Fragments. Son auteur : Sophocle. Qu’un tel ouvrage paraisse en 2026 est en soi une bénédiction – grâces en soient rendues aux Belles-Lettres, et aux auteurs de cette somme, Diane Cuny et Bernard Pouderon. Le propos en est simple, sinon neuf : recenser, présenter et traduire les fragments de toutes les pièces de Sophocle qui ne nous sont pas parvenues dans leur intégralité. Pour mémoire, Sophocle, le plus grand des Tragiques grecs, mourut à quatre-vingt-dix ans au faîte de son aura littéraire, si bien que sa dernière pièce, Œdipe à Colone, fut représentée à titre posthume. Auteur de cent vingt-trois pièces, il fut couronné dix-huit fois aux Grandes Dionysies, le grand concours théâtral qui se tenait chaque année en mars, et peut-être vingt-quatre fois, tous concours confondus. Or, de ces cent vingt-trois tragédies, sept seulement nous sont parvenues complètes. La « canonisation » de Sophocle en aura été la cause : probablement pour des besoins pédagogiques, le choix des professeurs et des savants se limita à ces sept pièces, et, à partir du IVᵉ siècle de notre ère, toutes les autres avaient disparu dans les méandres de l’oubli. Le même sort fut réservé à Eschyle et, dans une moindre mesure, à Euripide. Sans parler même des autres, dont le nom orne encore quelque stèle effacée. 

Cela est en soi un enseignement : consacrer un écrivain, c’est aussi le sacrifier sur l’autel de l’institution qui le sacralise, et condamner une grande partie de son œuvre à disparaître. La mémoire officielle a sa part d’amnésie volontaire. Ainsi l’effort même de civilisation – enseigner Sophocle – porte-t-il déjà cette tentation d’épurer, d’éliminer ce que ses gabarits n’admettent pas (après tout, qui lit encore tout Corneille, ou tout Voltaire ?).

C’est lorsque nous savons ne pouvoir faire confiance aux meilleures intentions officielles – qui sont, du reste, bien rares – que commence l’aventure de la civilisation. Celle-ci suppose une conviction simple : nous vivons déjà parmi les ruines. L’ordre qui nous entoure est fictif, le désordre est la règle ; la mémoire est trouée, l’amnésie est partout. Aussi une seule mission nous incombe-t-elle, qui se dit en deux mots qui sont les mêmes : tradition et transmission. La civilisation n’est pas la douce illusion d’une perfection sociale, politique ou culturelle possibles, mais la certitude que rien d’essentiel ne se perpétue sinon sous la forme d’une résistance (aux hommes, au temps). L’attachement combat alors l’arrachement, la foi dans la vie contrarie le goût de la mort : c’est cela, la civilisation, et non le fantasme douloureux qu’un jour nous vivrons comme des bergers d’Arcadie. 

Nous croyons savoir que la civilisation est mortelle, mais nous ne voulons pas comprendre que toute civilisation est, d’une certaine manière, irrévocablement promise à la mort.

Que nous dit ce livre ? Que les dizaines de tragédies de Sophocle englouties par l’oubli et l’incurie ont survécu quelque part. Dans les citations qui en furent faites dès les origines par les témoins du temps – Aristophane, Platon, Aristote –, puis dans leur usage par tant d’autres relais, de Strabon à Pacuvius, de Cicéron à Porphyre, de Denys d’Halicarnasse à Eusèbe de Césarée, sans oublier Clément d’Alexandrie. Ce furent aussi ces mains qui, sur des bandelettes de momie, en Égypte, inscrivirent quelques vers de Sophocle comme viatique, parce qu’ils contenaient une sagesse digne de l’éternité. Puis vinrent les scholiastes anonymes, porteurs d’un savoir qu’il fallait se hâter de consigner, qui emplirent les marges de leurs manuscrits de vers, de passages entiers, de références encore vivantes dans leur souvenir et qui bientôt allaient mourir : fragments de Sophocle arrachés à la nuit dont ces copistes savaient qu’elle était l’ordinaire de l’humanité. Ils ne mobilisèrent pas leur mémoire pour briller, mais pour retenir encore un peu la lumière qu’on leur avait confiée. Plus tard, ce furent des érudits qui prirent en charge ce legs, et ne cessèrent d’en combler les vides ou d’en éclaircir les énigmes : le français Isaac Casaubon dès le XVIᵉ siècle, l’anglais Benjamin Heath au XVIIIᵉ, les allemands Dindorf et Welcker au XIXᵉ. Immense filière, longue filiation, œuvre de civilisation au plein sens du terme : elle préfère la simple gratitude au rêve de complétude, et fait de la fidélité à ce qui manque la clef de l’amour pour ce qui reste. Elle ose, enfin, la hiérarchie en tout : mieux vaut un vers de Sophocle sauvé des incendies et des guerres qu’un livre entier d’on ne sait quel plumitif, dont la perte importe peu.

Sophocle, sans le savoir, a ainsi non seulement fécondé une société – la sienne –, mais ensemencé des générations, opposant au cours normal des choses (le délitement, le zèle novateur, la négligence morne) le courage d’un enracinement plus profond dans le temps et dans l’esprit. Lire Sophocle aujourd’hui, et en particulier ces fragments, ce n’est pas être un simple promeneur littéraire : c’est tendre la main à cette cohorte de serviteurs à qui nous lie une reconnaissance complice. La civilisation, c’est n’être pas seul.

L’attachement combat l’arrachement ; la foi dans la vie contrarie le goût de la mort. C’est cela, la civilisation, et non le fantasme douloureux qu’un jour nous vivrons comme des bergers d’Arcadie. 

En outre, ce que ce recueil offre n’est pas seulement une joie d’érudit, mais tout autre chose : le canon de Sophocle – ces sept pièces, autant de chefs-d’œuvre – n’est pas tout Sophocle. Les pièces perdues et partiellement retrouvées disent de lui encore autre chose. On y voit un auteur qui, comme ses contemporains, ne se lasse pas d’interroger le même fond : les mythes d’Argos, de Thèbes, d’Athènes, de Troie, sans cesse repris et retravaillés. Plusieurs pièces sont consacrées à une même figure – Ulysse, Achille, Hélène de Troie –, comme si l’imaginaire mythologique était une ressource infinie, comme s’il abritait l’essence même de cette humanité que le Tragique tentait de saisir sous toutes ses facettes, avec quelques fils rouges puissants que nous n’avons guère dépassés : la mort, le sacrifice, la vengeance, l’amour, et, dans les drames satyriques perdus eux aussi, l’ironie et l’irrévérence. 

Les cent vingt-trois tragédies sont une immense variation sur un patrimoine marmoréen, comme s’il fallait en explorer l’inépuisable matière au lieu de bouturer de nouveaux rejetons – un peu comme l’œuvre de Bach explore exhaustivement les possibilités de la gamme tonale. C’est plus qu’une commodité narrative. C’est la certitude que l’humanité se loge dans des récits immémoriaux, et qu’il n’y a pas tellement mieux à faire, pour celui qui écrit, que d’en creuser encore les secrets pour mieux les projeter au loin – vers ses concitoyens, mais aussi vers l’avenir, vers les humanités postérieures, vers cette part grecque de l’esprit dont Sophocle semblait si peu douter qu’elle lui survivrait qu’elle lui a en effet survécu : elle est là, deux mille cinq cents ans plus tard, tout entière contenue dans ces morceaux de marbre littéraire qui ont voyagé jusqu’à nous. Ulysse et Achille sont nos compagnons – ou même nos fanaux ?

Les Fragments de Sophocle ne sont pas les reliquats aléatoires d’une longue dérive. Ils sont là par la volonté d’une lignée. Ils attestent qu’il est possible de conjurer l’inévitable de la mort et de l’oubli pour autant que reste vivant un éblouissement premier : ici, la parole de Sophocle. Si sa lumière nous éclaire encore, c’est que la nuit n’a pas eu le dernier mot. Morale pour les temps sombres. La civilisation, c’est notre part du feu.