Dieu est mort : vive l’État !

Mise à jour le 17/July/2026

Quand on parle de sécularisation (laïcité pour les Français), il s’agit de ce que l’on a appelé en histoire la séparation des glaives, c’est-à-dire la distinction, en termes de décision et d’influence, de la sphère religieuse et de la sphère politique. Ce qui a permis cela en Occident, c’est la transcendance de la religion judéo-chrétienne : Dieu est désormais trop loin pour s’occuper de la sphère terrestre, et Il laisse délibérément les humains à leurs affaires, sans s’en mêler (la chose est claire déjà chez saint Augustin). Ainsi, en Occident, la sphère religieuse s’occupe des rites et de la morale, tandis que le pouvoir politique s’occupe de gouverner et de sanctionner.

La morale est un ensemble cohérent d’obligations imposées à l’individu pour la réalisation du bon ordre social, en fonction de la définition du bien et du mal reconnue par la société. La définition générale du bien (le lien) et du mal (la séparation) est commune à toutes les cultures, mais les préceptes moraux changent dans l’espace et dans le temps, parce qu’ils sont obligatoirement fondés sur la vision anthropologique de la culture en question. Les anciens Romains permettent l’infanticide demandé par le père de l’enfant, parce qu’ils accordent davantage de valeur à l’autorité paternelle qu’à l’enfant. Nos sociétés modernes permettent l’interruption volontaire de grossesse (IVG) parce qu’elles accordent davantage de valeur à la liberté de la femme qu’à l’enfant. Les sociétés judéo-chrétiennes interdisent cette pratique parce qu’elles accordent plus de valeur à la dignité de l’enfant qu’à l’autorité du père ou à la liberté de la mère. Certaines sociétés musulmanes traditionnelles enferment les femmes parce que la valeur essentielle est pour elles la possession de la femme par l’homme et la certitude de la paternité. Une image spécifique de l’être humain et de la société sous-tend chaque morale. La pédophilie fut longtemps couverte par le silence, non qu’on la tînt pour innocente, mais parce que la protection des institutions passait avant celle des individus. Ce rapport s’est aujourd’hui inversé : l’individu vaut davantage que l’institution, et la pédophilie est traitée en crime abominable, et punie en conséquence.

Dans la plupart des sociétés anciennes, par exemple chez les Grecs et les Romains, les prêtres s’occupent de la religion pendant que le pouvoir politique s’occupe de la morale. Mais dans la culture occidentale (juive et chrétienne), et c’est, comme l’a montré Jan Assmann dans Le Monothéisme et le langage de la violence, une nouveauté, la religion régente à la fois les rites religieux et les préceptes moraux. Cependant, il ne s’agit pas seulement d’énoncer et de dicter la morale ; encore faut-il la sanctionner. Par exemple, si l’infanticide est interdit par la morale, comme c’est le cas à partir du judéo-christianisme (cf. la Lettre à Diognète, apologie chrétienne anonyme du IIe siècle, qui note que les chrétiens « n’abandonnent pas leurs nouveau-nés »), alors il faut punir les infanticides. Depuis deux millénaires, l’État occidental garantit et sanctionne les comportements moraux exigés par la religion consensuelle, chrétienne. La séparation des glaives signifie que la fonction religieuse et morale de la religion est séparée de la fonction exécutive et gouvernante de l’État. Mais l’État et ses organes ont toujours eu pour rôle, chez nous en Occident, de faire appliquer, grâce aux lois civiles et pénales établies par le législateur, les lois morales dictées par les Églises. L’avortement, considéré par l’Église comme un meurtre, était interdit par la loi et puni en conséquence. De même pour l’euthanasie, par exemple.

Cette répartition des rôles entre l’autel et le glaive, fondée sur une culture et des croyances partagées par toute la société, durait depuis bientôt deux millénaires. Il y a quelques siècles, l’État prêtait régulièrement ses armées à l’Inquisiteur quand celui-ci souhaitait perpétrer ici ou là quelques massacres d’hérétiques. Il aurait été considéré comme incongru, et surtout impie et dissident, que l’État se mêlât de définir la morale, toujours réservée à l’Église. C’est exactement pour récuser ce genre de captation illégitime que Thomas More, au XVIe siècle, est allé jusqu’à la mort pour avoir récusé le schisme anglican. La laïcité, concept propre à l’Occident, signifie en bref que les instances religieuses se réservent le culte et la morale, à charge pour l’État de permettre les bonnes conditions des cultes et de sanctionner les fautes morales par l’intermédiaire du droit, qui est une adaptation de la morale du temps.  

Édiction et application de la morale en Occident

L’effondrement de la religion bimillénaire de l’Occident, en même temps que le déploiement de la pensée des Lumières, suscite à la fois une mise en cause de la morale chrétienne et le développement d’une morale issue des Lumières, qu’on peut appeler post-chrétienne (elle s’inspire de l’Évangile mais s’en distingue). Les interdits fondamentaux de la morale chrétienne, fondés en théologie, sont abandonnés. Cela commence par la légitimité du divorce, qui fait l’objet de batailles sans merci entre l’Église et le pouvoir pendant le XIXe et la première moitié du XXe siècle, dans les pays occidentaux. Souvenons-nous à ce titre de la véritable saga italienne : un siècle de projets de loi enterrés sous la pression de l’Église, jusqu’à la loi de 1970 et au référendum de 1974, perdu par l’Église. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, tous les interdits moraux issus de la chrétienté sont remis en cause et renversés les uns après les autres. Sont finalement autorisés, dans la plupart des États, le divorce, l’IVG, le suicide, l’homosexualité, et désormais l’euthanasie.

La religion traditionnelle se trouve dès lors en porte-à-faux puisqu’elle brandit des interdits qui non seulement ne sont pas respectés, mais sont ridiculisés. Elle perd à cet égard son influence et toute son autorité ; elle ne peut plus prescrire la morale. Cependant, il faut bien une instance pour décréter les limites du permis et du défendu. C’est l’État désormais qui prend le relais et devient prescripteur de la morale de l’émancipation (morale postmoderne, issue des Lumières). Depuis la seconde moitié du XXe siècle, c’est tout naturellement que les assemblées législatives, dans le halo de l’opinion publique majoritaire, ont pris le relais des Églises pour produire la morale du temps. On peut dire que c’est un lent abandon, dans la seconde moitié du XXe siècle, des contraintes morales ecclésiales qui a permis la reprise par l’État de cette attribution nouvelle. Au moment des premières lois sur l’IVG en France, les évêques ont à peine osé s’opposer, tant ils sentaient leur pouvoir évanoui.

L’État occidental a retrouvé le rôle des États antiques pré-chrétiens : il prescrit la morale en même temps qu’il la sanctionne. 

L’État occidental, dès lors, retrouve le rôle des États antiques pré-chrétiens : il prescrit la morale en même temps qu’il la sanctionne. Il suffit de décliner la liste infinie des enseignements scolaires civiques, moraux et sociaux que l’État éducateur impose à ses écoles dans un pays comme la France : l’enseignement moral et civique, l’éducation au respect de l’environnement, l’éducation à la circulation routière, l’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité, l’éducation à la santé, l’éducation au développement durable, l’éducation à l’esprit critique et à l’intelligence artificielle… Les associations cultuelles (c’est-à-dire religieuses, quelle que soit la religion) sont, elles, soumises à un régime d’autorisation, contraintes de présenter un dossier tous les cinq ans, pour garantir qu’elles n’ont rien de contraire « aux principes de la République ». Ce qui signifie : rien de contraire à la morale édictée par l’État (par exemple, pas d’homophobie ou de sexisme).

Dès lors, la fabrique de la morale occupe beaucoup les États. Car les transformations morales traduisent la fin de l’emprise religieuse sur les mentalités, c’est-à-dire la victoire des Lumières sur la religion séculaire. Les nouvelles lois morales se veulent émancipatrices, selon le principe des Lumières. Il est cependant faux de prétendre, comme le font leurs adversaires, qu’il s’agit seulement de lois permissives. Ce n’est pas ici un laxisme, mais un réaménagement selon un critère nouveau : la libre disposition de soi. Ce qui en relève est désormais permis (l’IVG, le suicide assisté) ; ce qui y attente est puni avec une sévérité inédite (la pédophilie, le viol, dont les victimes ne sont plus tenues pour moralement responsables). Autrement dit, la morale nouvelle, dictée dorénavant par les États, à la fois garantit une liberté complète à l’individu et protège l’individu contre les atteintes de ses hiérarchies et de ses institutions.     

Les États, saisis de ce nouveau rôle, s’y adonnent avec ferveur parce qu’il s’agit bien de servir un changement d’époque censé apporter à l’individu plus de liberté et de bonheur. Les adeptes de l’ancienne morale ne trouvent plus guère à s’exprimer, et pour éviter que des groupes nostalgiques tentent de la réhabiliter, on inscrit les acquis dans les constitutions et on crée des « délits d’entrave » qui interdisent le débat. Les infractions à la nouvelle morale sont criminalisées comme les anciennes : l’homosexualité était criminalisée, c’est désormais l’homophobie qui l’est. Autrement dit : l’État s’occupe de graver les acquis de la morale postmoderne dans le marbre. Les gouvernements finissent d’ailleurs par accorder davantage de temps et d’enthousiasme aux lois sociétales qu’aux lois sociales : c’est aussi une manière de se donner bonne conscience quand on manque de courage ailleurs, d’autant que ces lois en général applaudies par le plus grand nombre et qu’elles ne coûtent rien au Trésor public. Curieusement, ce transfert de rôle de l’Église à l’État, concernant la production de la morale, est passé inaperçu. C’est la première fois depuis les Romains, en Occident, que l’État jouit d’un magistère moral total, exercé sans concurrence et sous la seule pression de l’élite militante.

La « grande moralisation du monde »

Mais il faut aller plus loin. Dans le vide religieux creusé par l’effondrement du christianisme, la morale postmoderne prend toute la place et devient elle-même religion : elle est sacralisée. Le philosophe hongrois Aurel Kolnai a bien identifié dans la vague contemporaine d’« hypermoralisme » une correspondance avec le déclin de l’esprit religieux : la recherche de la perfection temporelle remplace la foi perdue : la ferveur change de place. Il semble bien, disait Kolnai, que des périodes d’hypermoralisme, de puritanisme, suivent dans l’histoire la chute des religions. Nous en sommes là. Le fond de l’affaire, c’est que les vertus, orphelines de leurs fondements théologiques, sacrés et inébranlables, se sacralisent à la place des fondements, et acquièrent par là leur certitude. Cet emballement de la morale est donné pour une évolution nécessaire et exemplaire, ce qu’exige le progrès. Désormais, c’est ainsi que se décrit l’universel occidental : une morale plénipotentiaire et seule au monde. 

Depuis la « grande moralisation du monde » au XIXe siècle (abolition de l’esclavage, émancipation des femmes, lutte contre la torture ou la peine de mort, lutte contre la prostitution et l’alcoolisme), la morale post-chrétienne est pleinement devenue notre religion. Il faut bien confirmer ce fait essentiel : la morale a remplacé la religion. Elle est devenue une religion. Ainsi, on ne peut plus parler de laïcité. L’État, qui dicte à présent la morale, a désormais en main la religion commune ; c’est lui qui la décrète et la sanctionne à la fois. Il se trouve dépositaire et administrateur monopolistique de la seule religion vivante, c’est-à-dire la morale.

Cette nouvelle situation pose deux questions qui concernent l’évolution de nos démocraties. Que signifie encore la laïcité, quand l’État détient seul le sacré ? Et que devient la démocratie, quand la conformité à la morale supplante la souveraineté du peuple comme critère du régime ?

Que signifie encore la laïcité, quand l’État détient seul le sacré ?

À la première question, la réponse est brutale : la laïcité n’a plus de sens. Elle supposait deux acteurs réels et puissants : l’État et l’Église, le gouvernement et la religion liée à la morale. L’un des deux a perdu toute influence, et l’autre a repris ce qui constitue désormais le seul sacré qui reste : le magistère moral. Aussi voyons-nous sans surprise les parlements ériger des lois dites sociétales, autrement dit, prescrire les règles morales en posant les limites du permis et du défendu. Pour la première fois dans notre histoire de deux mille ans, l’État s’est emparé du pouvoir de décréter les limites, pouvoir en quelque sorte spirituel puisqu’il s’agit là de déterminations ontologiques, de la caractérisation de la dignité, de la fixation du mal. La théorie des deux glaives a cessé d’exister.

La seconde question engage la définition même de la démocratie. La fabrication et la promulgation de la morale postmoderne ayant acquis une importance capitale (sacrée, je l’ai dit), elle remplace la volonté du peuple comme caution démocratique. La démocratie n’est plus un régime laïc fondé sur la volonté populaire, mais un régime moral produisant de bonnes lois sociétales. Dès lors, la religion-morale, aux mains de l’État, devient le critère du bon gouvernement et de la démocratie elle-même. La bonne démocratie n’est plus mesurée à l’aune de la souveraineté du peuple, mais à celle de la concrétisation de la morale émancipatrice.    

L’effacement de la souveraineté populaire 

Le nouveau pouvoir des États, pouvoir moral, est si important, au moment où le processus d’émancipation par rapport à l’ancienne morale se déploie avec vigueur, qu’il en vient à dépasser en importance tous les autres rôles de l’État. Ce pouvoir moral devient le facteur démocratique essentiel, qui vient remplacer la décision populaire. Ainsi, ce que nous appelons État de droit n’est plus la soumission de tous les organes publics à la loi, mais bien plutôt la bonne direction morale de l’État. Cette morale, fonctionnant comme une religion (elle en a la ferveur, la foi, et l’intolérance), devient plus importante que tout : elle supplante la volonté du peuple et la démocratie. Une souveraineté populaire qui veut la mettre en cause est alors disqualifiée et considérée comme non démocratique. Par exemple, les pays occidentaux considèrent désormais qu’une démocratie se définit par l’acceptation et l’adoption du mariage homosexuel et non plus par la volonté du peuple. La Hongrie de Viktor Orbán a ainsi été considérée par les institutions européennes comme une non-démocratie, notamment parce que sa Loi fondamentale de 2011 définit le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme, alors même que cette Constitution a été adoptée par un Parlement élu à une écrasante majorité : la souveraineté populaire, par la voix de ses représentants, en a décidé ainsi. [NDLR : le cas polonais est analogue, l’article 18 de la Constitution de 1997 y plaçant le mariage, « union d’un homme et d’une femme », sous la protection de la République – cette Constitution fut approuvée par référendum.]

Pour la seconde fois en un siècle, après le marxisme, un courant de pensée souvent utopique, issu des Lumières, vient se heurter à la démocratie de nature tocquevillienne et, armé d’une certitude plénipotentiaire, met en cause la souveraineté populaire. Pour la seconde fois, le pouvoir de définir le bien passe, sans délibération, aux mains d’un courant minoritaire, au nom du Progrès. Les très nombreux citoyens qui ne souhaitent pas apparaître sur les fiches administratives comme « parent 1 » et « parent 2 » mais rester « père » et « mère », ceux qui ne veulent pas que l’école initie leurs enfants, dès la maternelle, aux questionnements de genre, peinent à se faire entendre et, quand ils s’y risquent, sont ostracisés socialement. Qu’ils soient ou non majoritaires importe peu : la question n’est même plus posée, puisque la souveraineté populaire a cessé d’être la mesure. C’est une mise en cause radicale de ce que nous avons toujours appelé la sécularisation, ou laïcité, et qui correspond à un nouvel âge de l’Occident. L’État de droit et la démocratie changent de sens : la démocratie signifie désormais la réalisation des émancipations postmodernes. 

Ce que nous appelons État de droit n’est plus la soumission de tous les organes publics à la loi, mais la bonne direction morale de l’État. 

La religion et la morale sont pour nous, Occidentaux, étroitement liées parce qu’elles le sont dans le judéo-christianisme, c’est-à-dire depuis nos origines. Mais quand elles se séparent, comme c’est le cas aujourd’hui, quand l’État prend en charge la fonction morale, alors qu’en est-il de la laïcité et de la neutralité de l’État ? Cela ne signifie-t-il pas que c’est dès lors l’État qui définit l’anthropologie culturelle du pays ? Bien sûr, l’anthropologie culturelle n’est pas la religion, mais elle représente tout de même la structure des croyances communes autour desquelles s’affirment les dignités et les interdits. Peut-on encore parler de laïcité quand l’État, bien sûr étranger aux cultes, détermine néanmoins la vision de l’humanité à respecter et à promouvoir, et les interdits qui en découlent ?

C’est l’apparition de la transcendance chez les judéo-chrétiens qui avait permis la séparation des glaives, donc la sécularisation et la laïcité. L’effacement de la religion transcendante, dès lors, ne peut qu’abolir la sécularisation.